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Déchets : le grand déballage

le 1er/02/2005

Le Conseil général des Bouches-du-Rhône a organisé un grand débat public sur le traitement des déchets. Initiative éminemment politique avec en ligne de mire le projet d’incinérateur de la Communauté urbaine de Marseille. Mais qui favorise l’émergence d’une réflexion de fond

« Nos sociétés modernes doivent restaurer le dialogue, l’écoute et la concertation. Et c’est pourquoi j’ai tenu à ce qu’un débat s’engage avec l’ensemble de la population. » Devant un amphithéâtre comble, lors de la dernière réunion publique, le 14 janvier, consacrée au futur plan départemental des déchets, Jean-Noël Guérini ne cache pas sa satisfaction. « Nous sommes une des rares institutions en France à avoir lancé un tel débat à l’échelle d’un département entier », affirme le président du Conseil général des Bouches-du-Rhône. Des moyens importants ont effectivement été mis en œuvre : lettre d’information en novembre 2004, mise en place de 17 réunions d’Arles à Aix-en-Provence en passant par Fos-sur-Mer et Mallemort, création d’une commission du débat public pour que ce dernier soit, toujours selon Jean-Noël Guérini, « objectif, transparent, respectueux ». Au total, près de 3000 personnes se sont déplacées. Un joli score. Un soudain engouement collectif pour le compostage, la méthanisation, le tri sélectif et les centres d’enfouissement technique ? Peut-être. Mais aussi un intérêt marqué pour le bras de fer politique entre le Conseil général (PS) et la Communauté urbaine de Marseille (la CUMPM... UMP) sur le dossier a priori technique des déchets. Cette dernière, présidée par Jean-Claude Gaudin, souhaite réaliser un incinérateur sur les terrains du Port autonome près de Fos-sur-Mer. Le Conseil général s’oppose à cette solution, avec l’assentiment du milieu associatif et de la plupart des élus des villes situées autour de l’étang de Berre, tous hostiles au projet marseillais. Lorsqu’il sera promulgué, le plan départemental des déchets s’imposera aux communes et aux communautés urbaines. Mais si la CUMPM finalise en premier son projet, l’incinérateur pourra être construit. L’incertitude est réelle, le suspens total et les enjeux non négligeables. Une autre échéance rajoute un peu de piment à l’affaire : l’obligation sous injonction européenne de fermer la décharge obsolète d’Entressen avant la fin 2006.

« Il n’y a aucune considération de politique politicienne dans nos intentions » Jean-Noël Guérini, président P.S. du CG 13

Le grand débat mis en place par le Conseil général, alors que la loi ne l’y oblige pas, serait-il avant tout une manœuvre politique de Guérini pour mobiliser l’opinion contre l’incinérateur de Gaudin ? Officiellement, bien entendu, il n’en est rien. « Il n’y a aucune considération de politique politicienne dans nos intentions », dément vigoureusement Jean-Noël Guérini. Façon de dissiper tout soupçon, le déroulement de la concertation se veut inspiré des procédures mises en œuvre par la Commission nationale du débat public (CNDP). Pierre Fabre, ancien magistrat à la Chambre régionale des comptes, a été nommé président du débat avec l’appui de deux assesseurs, Max Carbonel, universitaire, et Bruno Aubry, journaliste. Leur synthèse sera diffusée dès fin mars. Chaque réunion a été introduite par des exposés techniques présentés par des experts reconnus. Mais la comparaison s’arrête là : au vu des objectifs de « communication » assignés à ce débat, la Commission nationale du débat public a ostensiblement refusé de le reconnaître comme l’un des siens. De fait, à l’opposé des méthodes de la CNDP, toutes les réunions ont été présidées par Antoine Rouzaud, le conseiller général (PRG) en charge du dossier. Habile orateur, bien au fait des subtilités techniques d’un sujet complexe, pouvait-il pour autant faire preuve de « l’impartialité » proclamée ? « Le débat aurait pu déraper en procès de l’incinération et se limiter à la dénonciation de l’incinération. Cela n’a pas été le cas », se félicite-t-il. A l’image de Jean-Noël Guérini, soulignant « qu’on ne badine pas avec la santé publique », qu’il « ne faut pas prendre de risques pour les générations futures », et que les scientifiques « ne s’accordent pas pour affirmer l’innocuité de l’incinération », Antoine Rouzaud n’a jamais omis de rappeler la position du Conseil général contre le projet défendu par le maire de Marseille. « Cet embryon de démocratie participative n’était pas un référendum mais 99,99 % des gens s’y sont exprimés contre l’incinération », reconnaît-il. Bruno Aubry, l’assesseur journaliste, a comptabilisé au total 300 « questions-interventions » posées par le public dans l’ensemble des villes. Pierre Fabre, le président, a noté le nombre d’interventions prônant la défense de l’incinération durant les trois mois de débat : deux ! Dont l’une de Bernard Guarino, conseiller communautaire (UMP) à Marseille Provence Métropole, conseiller municipal de l’opposition à Châteauneuf-les-Martigues où il est intervenu. Il ne décolère pas. « Cette concertation est une mascarade de démocratie organisée par le Conseil général. Si Gaudin avait plaidé pour le tout enfouissement, les mêmes plaideraient pour l’incinération. Comment peut-on à la fois hurler contre l’incinérateur et organiser un tel débat ?, questionne l’élu. Je suis un homme de convictions et je n’ai pas peur de l’adversité. C’est pourquoi je me suis tout de même déplacé. » Tout en fustigeant « la démagogie de cette initiative », il confie un dernier regret : « je déplore que des responsables politiques plus importants que moi ne soient pas venus porter la controverse. » « Cette concertation est une mascarade de démocratie » Bernard Guarino, conseiller communautaire UMP

Car c’est un fait. Les partisans de l’incinération, considérant peut-être avoir accompli leurs devoirs dans le cadre classique de la démocratie représentative, ne veulent pas débattre. Jean-Claude Gaudin se place en retrait laissant son adjoint Robert Assante s’exprimer ponctuellement sur le sujet (ce qu’il n’a pas souhaité faire pour Le Ravi). La communauté urbaine n’a dépêché aucun technicien ou porte-parole pour faire valoir les avantages supposés de l’incinération. Laissant le champ libre aux acteurs associatifs se saisissant d’une opportunité sans précédent de défendre une conception alternative de la gestion des déchets. Si le débat entre partisans de l’incinérateur, présenté comme la seule solution réaliste pour fermer dans les temps Entressen, et ceux qui dénoncent une option dangereuse en proposant d’autres solutions, n’a pas eu lieu, les 17 réunions ont souvent permis des échanges de qualité. Un état des lieux sérieux des points forts mais aussi des points faibles de la gestion des déchets dans le département a été établi. Différentes pistes pour réduire au maximum les déchets et les valoriser autant que possible ont été explorées. Et si on assistait dans les Bouches-du-Rhône, veulent espérer certains, à une double première en France : la fin du tout incinération et l’élaboration d’un plan écologiquement et économiquement exemplaire d’élimination des déchets ? Il faudra encore attendre pour le savoir. Le plan du Conseil général devrait être bouclé fin juin et pourrait être validé, à l’issue de l’ensemble des procédures administratives, courant décembre. De son côté, la communauté urbaine de Marseille n’a pas encore choisi l’opérateur pour son incinérateur. Cela devait pourtant être fait en octobre.

@-Leravi - http://www.leravi.org