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« L’histoire de Manosque est liée au grand banditisme »

le 6/07/2010

Romancier marseillais installé à Manosque depuis les années 70, René Frégni a croisé beaucoup de truands. Dans ses ateliers d’écriture en prison, dans ses polars, mais également à la grande époque de Manosque, lorsqu’elle était « ville ouverte » et accueillait les bandits marseillais, Gaëtan Zampa et autres Jacky Imbert. Retour sur une histoire pas banale.

Qu’est-ce que cette histoire de Manosque ville ouverte ? Le statut de ville ouverte a été créé par un ministre de la Justice dans les années 60 ou 70. Il était attribué à des villes de la campagne, où on pensait que des truands, interdits dans leur département, iraient se reposer. Les autorités croyaient qu’en dispersant les fourmis, elles mettraient fin aux bandes. Mais elles déplaçaient le problème. Manosque en faisait partie.

Et pourquoi Manosque ? L’histoire de Manosque est liée au grand banditisme, en particulier à Gaëtan Zampa. Il s’y installe au début des années 70, après un séjour en prison qu’il doit à Antoine et Mémé Guérini. Après cinq ans de prison, qu’il a mis a profit pour s’en débarrasser, il revient à Marseille. Mais il est interdit de séjour dans les Bouches-du-Rhône. Il s’établit alors chez son demi-frère, Jeannot Toci, qui habite 62 avenue de la Gare à Manosque. A partir de là, Zampa, Robert Seferian, son lieutenant et son garde du corps, et Toci vivent ici, même s’ils bougent beaucoup, y compris à Marseille. Jacky Imbert s’installe la même année que moi, en 1976. Ils établissent leur quartier général au Deux Guitares, un bar tenu par un Corse, trouvent un appart ou une villa pour les interdits de séjour dans les Bouches-du-Rhône. Ils forment aussi de jeunes garçons, 18 ans à l’époque, costauds et pas trop cons, qui formeront la Bande des Alpes, où on retrouve Christian Oraison de la Dream Team. Zampa a formé du grand banditisme dans une région agricole et rurale.

« Le pouvoir est plus tolérant avec les truands parce qu’ils sont silencieux »

Comment les politiques réagissaient à la présence de ces truands ? La mairie et le commissariat sont plus tolérants avec eux qu’avec les bandes qui touchent du shit, un peu d’héro, de la coco, parce qu’ils sont silencieux. Les truands veulent la paix, ils disent que c’est important pour les affaires. Seferian, Zampa, Oraison sont discrets : ils font des braquages ailleurs que sur leur territoire, ils tiennent des machines à sous, des restaurants, des bars, les boîtes du département. Quand les bars sont tenus par les mecs du milieu, il n’y a jamais de bagarre. Les flics sont contents. Surtout s’il y a peu de cadavres...

Et les Manosquins ? On savait que quand un truand tenait un restaurant, la place était calme. Une anecdote : un jour, il y a 20 ans, des Hells Angels ont commencé à faire des problèmes. Le patron d’un bar a fait appel à la bande de Manosque. Ils ont rétablit la dignité aux yeux des commerçants. Les truands étaient aussi respectés !

La tradition a perduré ? Zampa a formé une génération qui a 50 ans maintenant. Aujourd’hui, le grand banditisme s’est enkysté dans la région. Il y a un an et demi, Christian Oraison a été assassiné. Les Corses ont tout pris, jusqu’ici. Le statut de ville ouverte n’existe plus. Quand tu es interdit de séjour dans un département, tu t’installes où tu veux. Il suffit que tu ailles pointer au commissariat.

Dans son dernier film, « La terre de la folie », Luc Moullet identifie les Alpes-de-Haute-Provence comme un territoire criminogène. Le statut de ville ouverte de Manosque y participe ? Même s’il a quelques belles affaires, comme l’affaire Seznec, Luc Moullet identifie un triangle des Bermudes où sévit une folie meurtrière, sans raison. Moi, j’apporte une explication à l’enracinement du grand banditisme à Manosque : son statut de ville ouverte. Son propos se rapproche de celui de Giono. Les Alpes-de-Haute-Provence sont une terre dépeuplée. Quand on habite dans une ferme, qu’on travaille tout seul, dans le mistral et la solitude, pour lutter, il y a le grand amour. Mais il ne dure que trois ou quatre ans. Alors qu’une grande haine dure toute une vie. D’où les grands crimes paysans. De plus, une grande haine se transmet, elle permet de vivre à des générations avec un but : la vendetta. Le banditisme, lui, c’est le pouvoir – sur les territoires, les hommes – et l’argent. C’est Shakespeare !

Propos recueillis par J-F. P.

@-Leravi - http://www.leravi.org