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Moi, Alexandre Guérini, la marche à l’ombre

Janvier 2011
le 4/08/2011

A l’attention de Charles Duchaine,
Cabinet de l’instruction
Palais de justice
Place Monthyon
Marseille

Dr Jean-Michel Foucault
Expert psychiatre auprès de la cour d’appel d’Aix-en-Provence

Objet : Expertise psychiatrique de Guérini, Alexandre, détenu 993103 à la maison d’arrêt de Luynes, ci-après dénommé « le sujet ».

« Monsieur le juge,

Comme vous me l’avez demandé, je me suis transporté le 24 de ce mois à la maison d’arrêt de Luynes pour procéder à l’expertise de Guérini Alexandre, placé par vos soins en détention préventive dans le cadre de votre enquête sur les marchés publics de déchets, présumés truqués, dans les Bouches-du-Rhône. Le contact n’a pas été aisé à établir. Le sujet m’est apparu très déprimé par son maintien en détention après sa saisine de la cour d’appel. Toutefois, après avoir avancé que l’expertise serait un moyen d’expliquer pourquoi il en est arrivé là où il est, le sujet a soudainement repris de la vigueur, et en a accepté le principe.

D’emblée, le sujet s’est plaint de « se retrouver au trou, alors qu’il s’apprêtait à sortir de l’ombre ». J’ai compris à demi-mots qu’après avoir grandi et prospéré dans l’ombre de son frère, le sujet avait prévu de devenir un personnage public en se présentant aux élections régionales de 2010 sur son propre prénom, projet avorté suite à l’avancée de votre enquête. Le sujet ne semble pourtant pas vous en tenir rigueur personnellement. Agité, traitant plusieurs de ses interlocuteurs de « cons », « d’enculés », émaillant ses phrases de « putain », voire « putain de ta race pourrie » (1) (syndrome de la Tourette ?), soutenant à maintes reprises que « moi j’en ai, et eux n’en ont pas » en se tenant l’entrejambe de pantalon (2) (angoisse de castration ?), le sujet adresse des menaces véhémentes à des ennemis invisibles. Parfois il assure que ce sont « ces pédés de socialistes sans couilles », parfois que c’est « Muselier qui a tout monté (3) », « avec un allié au sommet de l’Etat (3) », « mais [que] Nicolas Sarkozy n’était pas au courant, un ami très proche me l’a affirmé (3) », et que « le jour venu, je révèlerai toute la manipulation (3) ». Interrogé sur cet « ami très proche », le sujet rétorque que « ce n’est pas parce que Squarcini [directeur central du renseignement intérieur] est un pote que c’est forcément lui ».

Le sujet assure qu’il n’est « qu’un petit qui se bat contre les gros (4) », qu’il vit « simplement (3) ». Ces affirmations semblent toutefois contredites par l’enquête de personnalité et de parcours professionnel que m’ont transmises les gendarmes de la cellule « Déchets 13 » suite à votre demande d’expertise. J’y lis en effet que le sujet « roule en 4X4 Mercedes (4) » et affirme « avoir fait vivre sa famille (5) » sur 14 des 20 millions gagnés lors de la revente en 2001 d’une de ses sociétés de déchets au groupe Veolia. Si mes calculs sont exacts, nous parlons là d’un train de vie de 116 000 euros par mois pour un ménage de deux personnes plus un enfant. Cette évidente distorsion entre les déclarations du sujet et la réalité de son existence pourrait être le symptôme d’un refoulement puissant autour de la notion d’argent, vécu à la fois comme un aimant et un repoussoir.

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« Cons, enculés, putain de ta race pourrie »

Physiquement, le sujet semble être en bonne forme, bien qu’un peu affaibli par l’épreuve de sa garde à vue. De taille moyenne, plutôt trapu, le sujet affectionne les polos, vestes en cuir et montres voyantes, cultivant « un charme à la Tapie (4) ». Il se vante d’avoir réussi tout seul, à la force du poignet. Affirmations là aussi démenties par les investigations des gendarmes : plusieurs transcriptions d’écoutes transmises par la section de recherches font état des liens réguliers et amicaux avec Henri Proglio, PDG du groupe Veolia, ainsi que l’imbrication des activités du sujet et de celles de son frère. Cette nouvelle preuve du refoulement ci-dessus évoqué semble amplifiée par la relation au frère. Le sujet semble à la fois souffrir (surtout depuis sa garde à vue) et tirer plaisir – voire profit - de sa proximité avec « Jean-Noël ». Les auditions de hauts fonctionnaires et d’autres interceptions téléphoniques montrent combien le sujet se mêlait de la vie quotidienne d’institutions (communauté urbaine, conseil général) dans lesquelles il n’avait ni fonction ni mandat électif. Le sujet souffre d’autant plus actuellement de ce décalage qu’il voit son frère ne plus lui adresser la parole depuis sa mise en examen, assurant même que « lui, c’est lui, moi c’est moi (6) ».

Cette dernière déclaration du frère peut nous emmener sur la piste d’un double refoulement réciproque au sein de la fratrie. « Déchets 13 » enquête en effet sur un lien entre le Conseil général et les activités de la société de Guérini Alexandre : la décharge du Mentaure. Gérée depuis 2004 par une société du sujet, la décharge a pu être agrandie grâce à l’action du département, qui a préempté un terrain voisin en 2006. Aucune question n’a encore malheureusement pu être posée au frère du sujet sur ce dossier, le quotidien La Provence ayant malencontreusement oublié de convier ses deux journalistes spécialistes de l’affaire lors de l’interview-vérité de « Jean-Noël ».

De même, ni le sujet ni son frère ne s’épanchent sur les logements HLM que Guérini Alexandre est soupçonné d’avoir fait attribuer à des proches, parmi lesquels certains suspectés de frayer avec le grand banditisme (7). Pas plus que sur l’extraordinaire vigueur de sa société, qui en 2008 dégageait 52 % de bénéfices (8), dont une partie aurait pu fuiter vers le Panama, via un ami du sujet, déjà mis en examen dans l’affaire des marchés truqués du Conseil général de Haute-Corse (9) et membre présumé de l’entourage des frères Campanella et de Bernard Barresi, figures du grand banditisme marseillais (10). Nous sommes à nouveau confrontés ici à un phénomène de refoulement massif du sujet, qui se traduit par moments par un déni de la réalité, d’autres fois par un complexe de persécution.

La rigueur médicale pousse toutefois à souligner que ce complexe peut ne pas être dénué de fondement : de larges parties de la procédure, très défavorables au sujet, se sont retrouvées publiées in extenso dans des journaux notoirement dépourvus de sources d’informations marseillaises. La piste d’une fuite via des opposants au frère du sujet, si elle n’est pas prouvée, semble cependant très plausible. Elle ne saurait évidemment expliquer à elle seule l’ensemble des informations diffusées dans l’ensemble des quotidiens, hebdomadaires, radio, TV et sites web, tant locaux que nationaux, depuis le début de l’affaire.

En l’état, et malgré son état de nervosité somme toute classique en la circonstance, le sujet semble ne pas avoir souffert ni ne souffrir actuellement d’altération du jugement susceptible d’entraîner son irresponsabilité pénale au sens de l’article 122. Preuve, s’il en était, de sa lucidité : il affirme que ses déboires judiciaires « n’auront aucun effet » sur les élections cantonales prévues en mars, « vu le taux de participation », et que « Jean-Noël sera réélu haut la main ».

Il ressort donc au final de notre expertise que le sujet Guérini Alexandre serait accessible à la sanction si votre juridiction estimait disposer d’éléments suffisants pour le renvoyer devant un tribunal.


Fait à Luynes, le 24 décembre 2010, pour valoir ce que de droit. 

Par Jean-Etienne Esquiroul

(1) Ecoutes téléphoniques publiées dans le JDD le 12 décembre 2010
(2) Altercation avec le député Renaud Muselier au Cercle des nageurs, relatée par le Canard enchaîné du 31 mars 2010
(3) Interview d’Alexandre Guérini au Nouvel Observateur, 1er juillet 2010
(4) Portrait d’Alexandre Guérini dans Bakchich Hebdo, 22 novembre 2010
(5) PV d’audition d’Alexandre Guérini, cité par le JDD du 11 décembre 2010
(6) Déclaration de Jean-Noël Guérini à La Provence et à la LCM, le 3 décembre 2010
(7) La Provence du 2 décembre 2010
(8) La Provence du 3 décembre 2010
(9) 20 Minutes du 6 décembre 2010
(10) La Provence du 25 novembre 2010

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