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Voyage en eaux troubles

le 9/09/2011

Henri Proglio, aujourd’hui à la tête d’EDF, est un "ami" d’Alexandre Guérini. Celui-là même qui, avec Jean-Noël, préoccupe beaucoup le juge Duchaine. Très présente en région Paca, Veolia, qu’a dirigé Proglio, a su aussi nouer de nombreux liens avec les élus locaux, notamment à Marseille.

Le nom de la SEM, Société des eaux de Marseille, qui gère le service marseillais d’adduction et de distribution d’eau potable depuis soixante ans, évoque pour beaucoup une société d’économie mixte, alors que cette filiale de Veolia est tout ce qu’il y a de plus privé. Pas étonnant, tant le «  mélange des pratiques du public et du privé  » dénoncé en 2000 par la chambre régionale des comptes de Paca (CRC Paca), accompagne l’histoire de l’entreprise. Lors de la signature du contrat de délégation en 1960, le maire Gaston Defferre (PS) «  impose de nommer le pdg, ce qui est habile, car il rétablit le rapport de force en sa faveur  », raconte Philippe San Marco, son ancien bras droit vice-président de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole, qui précise  : «  Gaston était alors le vrai patron  » de la SEM.

Aujourd’hui encore, étrange anachronisme relevé par la CRC Paca, le contrat avec la SEM prévoit que le maire ait son mot à dire dans la nomination du pdg de l’entreprise. En 1997, c’est ainsi Jean-Claude Gaudin qui installe à son poste l’actuel patron de la SEM, Loïc Fauchon. Ancien directeur de cabinet de Gaston Defferre, maire PS du village de Trets, près d’Aix-en-Provence, pendant huit ans, et enfin président de la SEM et du Conseil mondial de l’eau, le CV de Loïc Fauchon est exemplaire d’un passage réussi du service public au monde de l’entreprise. Le directeur de la communication de la SEM, Jean-Pierre Chanal, un ancien journaliste du Provençal, est également un proche de Jean-Claude Gaudin. «  J’avais compris qu’il avait été collaborateur de Gaudin à la Région, mais quand il l’a embauché à la SEM, je me suis dit  : “Ils vont loin !”  », sourit Philippe San Marco.

Autre illustration de l’imbroglio public/privé, le sociologue Cesare Mattina, qui a épluché les archives des dossiers personnels du cabinet du maire de Marseille, se souvient «  avoir vu énormément de lettres de recommandation de Gaston Defferre pour des embauches à la SEM, avec, derrière, des résultats  ». Dans les années 1990, bonne fille, la Compagnie générale des eaux (CGE, devenue Veolia) offre au sein de ses multiples filiales un point de chute à certains élus locaux, de gauche comme de droite.

«  Ils vont loin  !  »

De 1990 à 1993, Jean-Noël Guérini, l’actuel président PS du conseil général des Bouches-du-Rhône, y a émargé, comme attaché de direction d’une filiale de la Sarp, division spécialisée dans le traitement des déchets toxiques. Son frère cadet Alexandre, militant PS au ballon depuis le 1er décembre dernier dans l’affaire dite des «  poubelles marseillaises  », a, lui, bâti sa fortune grâce à l’ex-Compagnie générale des eaux. À en croire les écoutes publiées en décembre 2010 par le JDD, Alexandre Guérini est resté très proche d’Henri Proglio, pdg de Veolia jusqu’en 2010. «  Si je peux vous être de quelque utilité que ce soit dans quelque domaine que ce soit, je suis à vos côtés  », lui glisse ainsi Henri Proglio, au cours d’une conversation enregistrée le 7 mai 2009.

À droite, l’actuel député UMP et adjoint au maire de Marseille, Jean Roatta, a pour sa part pointé entre 1990 et 1997 dans une filiale de la SEM à La Ciotat, puis à la SEM elle-même. En 1988, le député UDF perd son mandat. Après un passage à la société du Canal de Provence sur recommandation de son ami Jean-Claude Gaudin, l’élu malchanceux est bombardé ingénieur dans une filiale ciotadenne de la SEM. En échange d’une rapide formation sur les contrats d’affermage, l’ancien élu dispense de précieuses informations sur le personnel politique de la région, et «  plus particulièrement celui des communes faisant l’objet de négociations commerciales  », comme en témoigneront deux employés de la SEM lors de l’enquête. Jean Roatta quitte la SEM en 1997, une fois sa traversée du désert terminée.

Est-il normal que des élus soient salariés par Veolia, un groupe dont 75 % des clients sont des collectivités territoriales  ? Annick Boët, élue en 2008 à Marseille sur la liste PS de Jean-Noël Guérini et chargée de mission chez Veolia Transport, n’y voit aucun conflit d’intérêts. «  Veolia n’a pas grand-chose à voir avec la ville de Marseille, c’est plutôt avec la communauté urbaine, explique celle qui présida aussi le groupe PCF au conseil municipal. Je n’étais déjà plus à MPM quand j’ai été embauchée par Veolia en novembre 2008. Et j’ai un poste technique, pas du tout politique  : je m’assure que la réglementation en matière environnementale s’applique aux transports de toute la région Paca.  » Ce qui n’est pas anodin  : elle rédige, par exemple, la partie environnementale des réponses aux appels d’offres. Incidemment, la militante socialiste est persuadée que «  les collectivités territoriales n’ont pas les compétences pour reprendre en main les métiers de l’eau et de l’assainissement.  »

«  Un travail de fond pour influencer le discours ambiant  »

En dehors de ces éventuels conflits d’intérêts, les grands scandales du style de l’affaire «  Alain Carignon  », l’ancien maire de Grenoble condamné en 1996 pour corruption, semblent aujourd’hui moins fréquents. Finie, l’époque joyeuse où la CRC Paca devait expliquer en 2000 aux élus de Fréjus et Saint-Raphaël, que «  ne sauraient rentrer dans les comptes des délégations de services publics, toutes les dépenses nombreuses et variées telles que les dépenses de sponsoring […]  ; une participation à hauteur de 10 000 francs à une campagne électorale en 1994 (cantonales) [ou encore] un séjour au club Saint James à Paris pour un élu du Var-est pour un montant de 5 120 francs […].  » «  Ça ne marche plus comme ça, ce sont plutôt des échanges de bons procédés, confirme Marc Laimé, journaliste au Monde Diplomatique. Les multinationales françaises exercent une telle emprise sur certains territoires (déchets, énergie, transports, eau, assainissement, vidéosurveillance, etc.) que si une collectivité leur confie son eau potable par exemple, elle peut espérer que le groupe l’aide à résoudre les problèmes qu’elle rencontre avec son incinérateur ou à envoyer ses déchets en douce en Italie, etc.  »

Les pratiques sont «  moins flagrantes, car la recherche d’influence sur les décisions politiques s’est professionnalisée, ajoute Gildas Jossec, de l’ONG Aitec. Il y a un travail de fond effectué par des agences de communication pour essayer d’influencer le discours ambiant. Dans le cas de l’eau, ça va être un argumentaire autour de l’impossibilité pour les collectivités locales de gérer ce service, car il demande un savoir-faire qu’elles n’ont plus.  »

L’exercice de persuasion est d’autant plus facile que, selon Marc Laimé, «  la RGPP a provoqué une disparition de l’ingénierie publique dans les collectivités  ». Le tout nouvel établissement public régional de l’eau (EPRE), créé par le conseil régional pour accompagner les communes qui souhaitent repasser en régie, fait par exemple difficilement le poids pour l’instant face aux multinationales. «  J’ai rencontré les syndicats des grands groupes mais ils m’ont fait comprendre que je n’étais pas vice-président, que je n’avais pas de délégation, etc.  », soupire Gérard Piel, président de l’EPRE et du groupe Front de gauche à la Région. En attendant une lettre de mission, égarée dans les couloirs de la collectivité, qui affirmerait sa légitimité…



Jean-François Poupelin (le Ravi) & Louise Fessard (Médiapart)



@-Leravi - http://www.leravi.org