Longo Maï : pourvu que ça dure !

le 1er/12/2004

Vivre et penser différemment, c’est possible sans être une secte. Depuis plus de trente ans, dans les Alpes-de-Haute-Provence, la coopérative Longo Maï expérimente autogestion et vie communautaire. Ce n’est pas le paradis. Juste une tentative courageuse de confronter des convictions politiques à leur mise en œuvre.

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« Longo Maï génère beaucoup de fantasmes. Tour à tour, on nous a taxé de babas cool, de terroristes, de secte. Aujourd’hui, nous sommes perçus comme des néo-ruraux actifs. C’est un peu mieux ». Alex avait 16 ans, au milieu des années 70, quand il a fugué de chez lui pour rejoindre la coopérative communautaire de Limans, petit village situé à une dizaine de kilomètres de Forcalquier. Les années ont passé, l’ancien fugueur est devenu le président de la Ligue des droits de l’Homme des Alpes-de-Hautes-Provence. La salle commune de Grange-Neuve, l’une des trois fermes de la coopérative, où il déjeune ce midi n’a pourtant guère changé. Le bâtiment est toujours chauffé uniquement au bois. La cinquantaine d’adultes (une moyenne à géométrie variable...) qui vivent ici, avec leurs enfants, y partagent tous les repas, qu’ils préparent à tour de rôle. C’est également là que, plusieurs fois par semaine, après la journée de travail, se déroulent de longues assemblées générales où tout - l’organisation des tâches quotidiennes, les petits et grands choix économiques de la coopérative, les sujets politiques les plus divers - est discuté et validé collectivement. Les débats sont vifs, parfois violents, mais tranchés au consensus. Sans jamais procéder à un vote.

« Le refus du salariat était une idée encore plus radicale il y a vingt ans. Ce n’était vraiment pas bien vu de déserter le monde du travail »

Ils n’étaient que 24, venus pour la plupart d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse, à s’installer, en juillet 1973, sur ces terres de haute Provence, dans le sillage de Giono. Des jeunes citadins, souvent en rupture avec des familles plutôt aisées, des activistes de deux groupuscules « gauchistes », Spartakus et Hydra. Parmi eux, un Français, plus âgé du haut de ses 42 ans, né à Saint-Rémy-de-provence, Roland Perrot, surnommé Rémi : l’inspirateur du mouvement Longo Maï - « que ça dure longtemps » en provençal. Auteur de R.A.S., dont Yves Boisset a tiré un film, Rémi s’était notamment signalé en organisant des filières d’évasion pour les déserteurs pendant la guerre d’Algérie. Lui et les fondateurs visent plusieurs objectifs : mettre en pratique leur vision d’une « société idéale » ; ne pas établir de coupure, au quotidien, entre travail professionnel, vie privée et engagement politique ; lier théorie et pratique ; refuser le salariat ; exclure la spécialisation ; atteindre l’autosubsistance, non pour se couper du monde mais pour se donner les moyens d’agir sur lui (1). Les débuts sont très durs. Les fermes sont en ruines, les sources perdues. Il faut apprendre à construire, à couper du bois, l’agriculture, l’élevage des moutons...

Trente et un ans plus tard, et onze ans après la mort de Rémi, l’expérience dure toujours. Et s’est étendue : Longo Maï, c’est aussi désormais le maraîchage biologique du Mas de Granier dans la plaine de la Crau (Bouches-du-Rhône), une filature près de Briançon, une coopérative au Treynas dans le Massif central, des fermes en Suisse, en Allemagne, en Autriche, et même une coopérative au Costa Rica ainsi qu’en Transcarpatie ukrainienne ! Soit au total, autour de 200 adultes et 70 enfants... L’une des clefs de cette réussite : contrairement à de nombreux néo-ruraux qui refusaient la propriété par principe, Longo Maï a acheté ses terres. Surtout, dès 1973, le collectif a recouru à des collectes de fonds. Avec efficacité en Suisse. L’équilibre financier des coopératives repose, aujourd’hui encore, à 50 % sur des financements extérieurs, aides publiques et collectes d’argent. Pour le reste, les principes sont parfois assouplis mais toujours identiques. Même si la communauté de Limans, à l’image du monde, s’est peu à peu transformée.

« Tant de gens en communauté durant tant d’années, cela pose forcément des problèmes »

« La situation politique a changé autour de nous avec la chute du Mur de Berlin, souligne Trixie, l’une des pionnières. Avant, c’était peut-être un peu plus facile - la droite, la gauche, l’Est, l’Ouest. Sur un plan plus interne, la mort de Rémi a aussi modifié la donne. Nous vivons l’autogestion de façon plus égalitaire. Cela n’a pas que des avantages : parfois personne n’a vraiment le dernier mot et nous mettons un temps fou pour prendre une décision. » Le salariat est toujours proscrit. Entre les coopératives, il n’y a pas d’échanges monétaires. Les fermes de Limans, par exemple, donnent de la viande d’agneau à la coopérative de la Crau qui, en retour, donne une partie de sa production de fruits et légumes. Sans que l’échange soit vraiment quantifié. Dans un autre registre, depuis deux ans seulement, chacun peut disposer de 15 euros par semaine. Pour le reste, toutes les dépenses personnelles passent par la caisse commune. « Le refus du salariat était une idée encore plus radicale il y a vingt ans, souligne Ascen, installée à Longo Maï depuis 1981. Ce n’était vraiment pas bien vu de déserter le monde du travail. On nous disait : vous n’avez pas de protection sociale, vous n’aurez pas de retraite. Aujourd’hui, personne dans la société n’est vraiment à l’abri. »

A Longo Maï, la propriété privée n’est toujours pas à l’ordre du jour. Les chambres par exemple, seuls espaces non collectifs, ne sont pas attribués définitivement à une personne ou à un couple. Les voitures sont peu nombreuses, partagées et souvent vétustes. Le confort reste rudimentaire. « Nous avons une salle de bains à peine chauffée pour une trentaine de personnes, précise Christiane, dans l’aventure depuis 1983. Les choix se sont toujours portés prioritairement sur les moyens de production. Cela va peut-être changer lorsque nous vieillirons. » Si, avec les années, des couples se sont faits, et parfois défaits, il n’y a pas, au sens classique du terme, de véritables cellules familiales. Les enfants sont toujours regroupés par tranche d’âge. « Cela se passe de façon naturelle, ils jouent entre eux, explique Trixie. On se relaye pour s’en occuper. Ils savent très bien qui sont leurs parents et quels sont les adultes de référence. » Aujourd’hui, ils sont 16 à aller à l’école primaire du village, une dizaine au collège et autant au lycée. Un mini-bus est affecté au transport scolaire. Les plus grands vont en internat...

Bien sûr, tout n’est pas rose. « Tant de gens en communauté durant tant d’années, cela pose forcément des problèmes », reconnaît Trixie. Certains sont partis à cause « d’un manque d’autonomie individuelle dans le groupe, d’un besoin d’un espace personnel plus important, de conflits insolubles avec certaines personnes » (2). D’autres arrivent. Une vingtaine de personnes - entre 20 et 30 ans - ont intégré la communauté ces quatre dernières années. Ce qui apporte changement et ouverture mais aussi... de nouveaux problèmes. « Les discussions sont vives, les plus jeunes nous trouvent parfois un peu installés. Ils nous jugent aussi quelque fois trop réformistes sur le plan politique », constate Trixie. A l’inverse, les enfants nés à Longo Maï, lorsqu’ils grandissent quittent souvent la communauté. « Mon fils a 16 ans, reconnaît Ascen. Je le pousse à finir l’école, à aller voir ailleurs, quitte à ce qu’il revienne plus tard. Il faut que les jeunes se confrontent au monde. Qu’ils ne restent pas ici comme dans un cocon. » La coopérative n’est pas un cloître. Les visiteurs sont nombreux. On y parle plusieurs langues. Et les membres de Longo Maï voyagent eux-mêmes d’une communauté à l’autre à travers l’Europe et le monde. Sans cesser de s’investir dans des activités culturelles et politiques : celles de Comédia Mundi, leur groupe de musique et de théâtre ; les campagnes du Forum civique européen... « Nous ne prétendons pas être un modèle à suivre, précise pourtant Ascen. La vrai alternative, ce serait faire la révolution. »

Michel Gairaud

(1) Cf. Mémoire de maîtrise « La coopérative européenne Longo Maï, idées et pratiques », rédigé en 2003 par Béatriz Graf-Robin. (2) Pour en savoir plus, à lire également « Longo Maï, vingt ans d’utopie communautaire », de Luc Willette, publié aux éditions Syros en 1992.

Radio Zinzine

Sur la colline Zinzine, il n’y a pas que des fermes et des moutons. C’est d’ici qu’émet depuis 1981 la radio du même nom. « Il s’agit de la plus européenne des radios locales et de la plus locale des radios européennes », s’amuse Alex Robin. Conformément à l’esprit Longo Maï, le programme n’est pas réalisé par des spécialistes. Une quarantaine de personnes animent l’antenne autour d’un « noyau dur » d’une dizaine. 24h/24 dans les Hautes-Alpes, les Alpes- de-Haute-Provence, une partie du Var et du Vaucluse, Zinzine propose musique, débats, infos locales et internationales. « Notre radio se caractérise par l’absence de pub. Elle bénéficie du fonds de soutien à l’expression radiophonique et du fonds d’action sociale car on y parle souvent d’immigration. » Tous les jours, à 12h30 et à 19h, l’info est abordée avec un ton particulier. « Nous ne croyons pas à l’objectivité mais plutôt à la franchise qui consiste à dire clairement ce que l’on pense quitte à travailler sur nos certitudes. » Zinzine émet aussi sur Aix-en-Provence avec un décrochage de 6 heures par jour avec l’appui de l’association Aix Ensemble. Réalisant ainsi un trait d’union entre ville et campagne ; citadins et ruraux. Un des magazines mensuels, « dossiers internationaux », est proposé en collaboration avec Le Monde diplomatique. Zinzine a aussi participé à la fondation de la Fédération européenne des radios libres (FERL). Et a réussi à attirer l’attention de Noam Chomsky. Depuis le Massachusetts, le célèbre linguiste cite Zinzine comme l’exemple d’une initiative réussie face au « modèle de propagande » des média dominants.

M.G.

Pour écouter Zinzine : Aix : 88.1 ; Embrun 87.9 ; Digne 95.6 ; Forcalquier 100.7. ; Gap 106.3 ; Briançon 101.4 Et partout sur le http://radio.zinzine.free.fr

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