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Le Parc national dans la bétonneuse

le 23/12/2011

Espéré pour le printemps prochain, le parc national des Calanques est devenu un produit d’appel pour l’immobilier à Marseille, Cassis et La Ciotat. Y compris près de son cœur où les élus ont refusé de protéger quelques joyaux au grand bonheur des promoteurs.

«  Vous me pourfendez de construire autour du parc alors que ça n’est pas légal  !  » Lors du conseil municipal du 17 octobre, Jean-Claude Gaudin doit une nouvelle fois se défendre de préférer le béton à la nature. L’exercice est de haute voltige. A la première délibération, l’assemblée est appelée à se prononcer sur «  le projet de création du Parc national  », dans le cadre de l’enquête publique préalable à sa fondation espérée par l’Etat avant la présidentielle. Filou, le sénateur-maire UMP de Marseille introduit un article très curieux  : «  L’Etat [engage] les moyens et financements nécessaires au traitement des sites et terrains pollués situés dans le périmètre du futur Parc national.  » «  Jean-Claude Gaudin veut faire payer aux contribuables et non aux promoteurs la dépollution de l’usine Legré-Mante qui doit accueillir un projet de 285 logements et 34 villas  », traduit Christian Pellicani, conseiller municipal PCF des 1er et 7e arrondissements de Marseille (1). Fermée depuis deux ans, l’ancienne fabrique d’acide tartrique est installée depuis 1784 à la Madrague de Montredon (8e arr.), juste après la Pointe Rouge, en bord de mer et... à l’entrée du futur parc.



La résidence Cap Marin est un exemple parmi d’autres. Marie-Françoise Palloix, élue PCF des 6e et 8e arrondissements et membre du conseil d’administration du Groupement d’intérêt public des Calanques (2), craint que le projet d’hôtel de luxe du Mont Rose, au-dessus des Goudes, abandonné par Jean-Claude Gaudin avant les dernières municipales sous la pression populaire, renaisse dans le noyau villageois que le sénateur-maire a sans raison exclu du parc. «  Les pontons sont déjà prévus  », assure la communiste.



Dans le 9e arrondissement du député-maire UMP Guy Teissier, accessoirement président du GIP, c’est carrément porte ouverte aux promoteurs. Sa partie Est – Les Hauts de Mazargues, Sormiou, les Baumettes, le Roy d’Espagne – est en bordure du massif. «  Ils font comme si le parc n’existait pas, ils ne le prennent pas en compte  », se désespère Pierre Sémériva, vice-président Europe Ecologie – Les Verts (EELV) de la communauté urbaine de Marseille et élu du secteur. «  Les immeubles poussent comme des champignons  », acquiesce Pascal Catoïo, un militant communiste de Sormiou. Chasseur et partisan «  d’un Parc régional  » moins contraignant, le retraité peste  : «  On dirait qu’il faut qu’ils aillent plus vite à cause de l’arrivée du parc.  » Sur l’enceinte d’un de ces chantiers, Nexity-Georges V annonce en grand format  : «  Recherche terrains.  »



Le futur parc, produit d’appel pour l’immobilier

De fait, dans le secteur, les résidences sécurisées avec «  prestation de luxe  » tout juste sorties de terre et parfois cachées dans la pinède à flanc de colline - L’Olympe de Sormiou ou Les Terrasses de Sormiou à... Sormiou - côtoient les immeubles en construction. Le Clos du Roy de M2F au Roy d’Espagne par exemple. Ou encore L’Astragale de la Logirem avenue Colgate, juste à côté du quartier des Baumettes. Pascal Catoïo la connaît bien. «  Une chênaies de quelques centaines de petits arbres a été abattue pour la construire  », se souvient le communiste.

Son quartier va également bénéficier d’un programme de rénovation urbaine labellisé développement durable sur les cités de La Cayolle et de La Soude. Pour y introduire de la mixité sociale, des équipements vont être construits ou réhabilités, quelques 1300 logements rénovés et 300 construits. Surprise  : ces derniers se répartissent entre accession sociale à la propriété et loyer libre. «  Les projets marseillais Anru ont tous l’avantage d’avoir une belle vue, un beau site et de quoi susciter des culbutes foncières  », ironise un journaliste marseillais bien informé.

Un humour que goûte peu l’UMP locale. Très officiellement, à la mairie des 9/10 l’hypothèse «  effet parc  » est balayée (3). Bien qu’il serve déjà d’argument de vente... Si dans leurs réclames les promoteurs se limitent à évoquer le voisinage avec «  les calanques  » ou «  la nature  », d’autres acteurs sont moins timides. Une agence immobilière marseillaise propose par exemple sur Internet un T4 de 85 m2 dans les Hauts de Mazargues pour 230 000 euros à «  proximité de toutes commodités et du Parc national des Calanques  ».

«  Les calanques ont toujours attiré. Quand Tapie a vu Sormiou, il a dit que c’était là qu’il fallait aménager. Heureusement, tout le monde était contre  », rappelle Robert Assante, maire divers droite des 11e et 12e arrondissements et initiateur du parc sous le premier mandat de Jean-Claude Gaudin. Si une partie de son secteur est également dans le cœur du futur PN, «  le super héros centriste de la dissidence  », comme l’a surnommé le Ravi (n°84), se veut rassurant  : «  Il y a le Piémont et c’est un dédale de ruelles. Les promoteurs ne viennent pas. Si la mairie centrale passe outre, il est possible de plomber un projet, comme je l’ai fait avec le Village des marques de Bouygues.  » Et Robert Assante d’asséner  : «  Un GIP ne peut pas accepter le bétonnage. Il faut des règles, qui sortent de préférence de la concertation. On ne peut pas faire n’importe quoi n’importe où  !  » Un coup de pied de l’âne à ses camarades  ?

Un sénateur un peu trop «  old school  »

Les «  règles  » en discussion filent visiblement des migraines à Jean-Claude Gaudin. Pour le maire «  old school  », quand le bâtiment va tout va. Un état d’esprit totalement incompatible avec celui d’un Parc national. «  Sa charte s’impose à tous les documents d’urbanisme  », explique encore le communiste Christian Pellicani. En clair, l’urbanisation devient très compliquée, voire impossible, dans le cœur comme dans les aires optimales d’adhésion (AOA), sur lesquelles le développement économique est accepté seulement s’il est accompagné de mesures de protection de l’environnement.

Le compromis recherché par le préfet de région Hugues Parant pour faire avancer le dossier depuis son arrivée en novembre 2009 trouve ici ses limites. Les trois villes du cœur de parc, toutes de droite, en ont profité pour «  sauver  » quelques joyaux des griffes du parc. Les Goudes et les îles du Frioul pour Jean-Claude Gaudin  ; une bonne partie de la calanque de Port Miou pour Danielle Milon-Vivantila (Cassis)  ; la calanque du Mugel et le domaine de Sainte-Croix pour Patrick Boré (La Ciotat) (4). Au plus grand bonheur des promoteurs, le sénateur-maire de Marseille a également réussi l’exploit de faire disparaître pratiquement toutes les aires optimales d’adhésion de sa ville. En constatant ces libéralités, le Conseil national des parcs naturels, dont l’avis fait autorité dans la création d’un parc, et le Comité interministériel des parcs nationaux ont failli s’étouffer. Au premier semestre, ils ont rendu des rapports cinglants, qui ont eu plus ou moins d’effets. A contrecœur, Jean-Claude Gaudin a par exemple intégré le Frioul en zone AOA.

Les écolos sont de leur côté très embêtés. Ils balancent entre la nécessité du parc et le constat de ses énormes carences. «  Les Baumettes, Sormiou, les Hauts de Mazargues auraient dû se retrouver en aire d’adhésion et auraient pu être des espaces de transition avec la ville, des zones d’exemplarité en termes de bâti, de transports, d’aménagements collectifs  », se désole Pierre Sémériva. Qui rappelle qu’EELV demande, justement, «  un moratoire sur l’urbanisation de ces secteurs  ».

Alain Matesi, président de Collect-If, une association de défense de l’environnement ciotadenne, est de son côté carrément en pétard  : «  La Ciotat est un chantier à ciel ouvert. A proximité du Mugel, un programme immobilier est en construction et trois ou quatre vont suivre. Et je ne parle pas des anciens chantiers [navals], qui sont limitrophes des calanques. Plutôt que de faire un projet qui tienne la route sur des enjeux environnementaux, les maires ont privilégié ceux économiques.  » Puisque Jean-Claude dit que quand le bâtiment va tout va  !

Jean-François Poupelin

(1) Le coût est estimé à 10 millions d’euros. Le permis de construire n’a pas encore été accordé.
(2) Le GIP regroupe l’Etat, les collectivités locales, des associations et des particuliers.
(3) La Provence, 12/09. Contacté, Lionel Royer-Perreaut, bras droit de Guy Teissier, n’a pas donné suite.
(4) Le cœur du parc terrestre a perdu 20 % de sa superficie et celui du parc marin, 15 %.

@-Leravi - http://www.leravi.org