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Nostalgérie, quand tu nous tiens !

La grosse enquête
le 3/02/2012

50 ans après l’indépendance de l’Algérie, la guerre des mémoires se poursuit. En pleine période de campagne présidentielle et de montée de l’extrême droite, la tentation d’instrumentaliser l’histoire à des fins politiques est vive. En Paca, où la communauté pied-noir est nombreuse, c’est même un sport régional. Enquête.

La communauté pied-noir, c’est-à-dire les rapatriés d’Algérie additionnés à leurs descendants, ceux ayant un parent ou un grand-parent pied-noir, pèse 7,3 % de la population française figurant sur les listes électorales, soit 3,2 millions d’électeurs potentiels à la prochaine élection présidentielle. Elle représente 13,7 % du corps électoral en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Une récente étude du Centre de recherches politiques de Sciences Po (1), montre qu’en 2007 la communauté pied-noir a donné 18 % à Jean-Marie Le Pen lors du 1er tour, soit 8 points de plus que sa moyenne nationale. Le Cevipof évalue à 28 % en France, 30 % en Paca, le vote communautaire pied-noir pour Marine Le Pen en avril prochain.

Prenons toujours les chiffres avec prudence. Tout en photographiant une tendance bien réelle, ils soulignent aussi que 70 % des Pieds-noirs dans notre région n’ont pas l’intention de voter à l’extrême droite. Le raccourci « Pied-noir = facho » n’a rien d’exact. Le Cevipof constate aussi un phénomène modeste par son ampleur mais rassurant : si les enfants et petits-enfants de Pieds-noirs sur-votent encore pour le FN, cette préférence électorale en faveur de la droite de la droite s’estompe. Les descendants des Pieds-noirs devraient, toujours selon le Cevipof, accorder 4 % de moins à Marine Le Pen que leurs parents. Cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, l’Histoire est-elle en train de passer ?

Il y a encore du travail en Paca, comme le prouve ce mois-ci notre enquête signée Jean-Baptiste Malet. Au lieu de reconnaître, une bonne fois pour toute, les crimes commis au nom de la France durant la période coloniale et de combattre toute tentative de les minimiser ou de les récuser, de nombreux élus dits « républicains », le plus souvent de droite mais pas seulement, continuent à flatter des groupuscules « nostalgériques ». Ils exploitent les blessures mémorielles pour en faire l’une des clefs de leurs succès électoraux comme en témoignent les inaugurations et fleurissements chroniques de monuments à la gloire de l’OAS, l’organisation terroriste, ou des généraux putschistes.

Jean Leonetti, le ministre UMP des Affaires européennes a ainsi autorisé l’organisation, fin décembre, dans des locaux municipaux de sa ville d’Antibes (06), du congrès d’une association de rapatriés d’extrême droite, le RNFAA (2). La fédération socialiste des Bouches-du-Rhône tolère dans ses rangs Théo Balalas, membre de l’Adimad (3), l’association qui érige les fameuses stèles « nostalgériques », comme celle de Marignane (13) parrainée par le maire divers droite Eric Le Dissès. A l’image de Maryse Joissains, maire UMP d’Aix-en-Provence (13), de Michèle Tabarot, maire UMP du Cannet (06), de Philippe Vitel, député UMP varois, la nostalgie affichée pour l’Algérie française est souvent une histoire de liens familiaux. Il s’agit aussi d’un fonds de commerce politique.

La Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, inaugurée en 2010 par Hubert Falco aux Invalides alors que le maire UMP de Toulon était secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, accueille en son sein des généraux signataires d’un manifeste blanchissant l’armée française de sa pratique de la torture (4). Alors que faire ? Inviter peut-être nos élus à se ressaisir, à ne pas tenter de réécrire l’Histoire, au risque de la falsifier, ni d’instrumentaliser la mémoire des guerres coloniales. Laissons les historiens mener un véritable travail sur le colonialisme, l’identité ou l’immigration. Appelons à la réconciliation des mémoires à l’heure où les changements impulsés par le printemps arabe créaient sur l’autre rive de la Méditerranée, bon gré mal gré, les conditions d’un renouveau démocratique.

Michel Gairaud

(1) Le vote pied-noir 50 ans après les accords d’Evian, Cevipof, élections 2012 les électorats sociologiques, n°6 janvier 2012.
(2) Le Rassemblement national des Français d’Algérie et leurs amis.
(3) Association de défense des intérêts moraux des anciens détenus
(4) Cf le Ravi n°79, novembre 2010.

Au menu de notre enquête, publiée dans le mensuel le Ravi daté février 2012 :

Page 6 ● Des politiques sous influence nostalgérique
Page 7 ● Entretien avec Pierre Daum : « Ni valise, ni cercueil » ● La cause harkie
Page 8 ● Strip : œil au beurre (pied) noir ● Tribune : Sortir du colonialisme ?
Page 9 ● Les parisiens... ● L’Histoire, champ de bataille ? ● Big bang sociologique

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