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FO et usages de FO (1)

Marseille
le 13/04/2012

Élie-Claude Argy a été remplacé à la tête du syndicat FO des territoriaux de Marseille par Patrick Rué. Le nouveau « vice-roi » de la capitale régionale promet des changements. À voir. Le système FO reste bien ancré dans les esprits et les pratiques. Une enquête en deux volets de Mediapart et le Ravi.

Première partie : la cogestion. Pour lire la suite de cette enquête, procurez-vous le Ravi n°96, daté avril 2012,actuellement chez les marchands de journaux.

Jeudi 9 février 2012, premier jour du congrès FO territoriaux. Les délégués du syndicat ultramajoritaire à Marseille, chez les quelque 16 000 agents de la Ville et de la communauté urbaine, viennent de se choisir un nouveau « vice-roi » pour remplacer l’ancien, Élie-Claude Argy rattrapé par ses dérives et l’affaire Guérini (voir encadré).

En fin d’après-midi, le sénateur UMP Jean-Claude Gaudin régale ses « amis » de FO dans le hall du conseil municipal. Le discours du tout nouveau secrétaire général, Patrick Rué, fait l’effet d’une douche froide après plus d’un demi-siècle de cogestion entre FO et la Ville. « Une revendication a émergé : notre indépendance syndicale, lance-t-il au maire. Lors de vos vœux, vous avez rappelé que vous êtes le patron. Nous voulons vraiment un patron, un patron qui gère : c’est vous qui dites oui ou non. » Un responsable syndical qui réinstalle sur son fauteuil de décideur le maire de la deuxième ville de France, la scène mérite un petit éclairage.

À Marseille, les syndicats règnent à tour de rôle, FO à la Ville, la CGT sur le port, mais ne se font pas de concurrence. À son arrivée à la mairie en 1953, le socialiste Gaston Defferre avait installé FO comme son interlocuteur unique, pour faire contrepoids aux communistes de la CGT. FO assure la paix sociale (et éventuellement quelques bataillons de colleurs d’affiches lors des campagnes) en échange d’une mainmise sur les embauches et les promotions de la Ville.

Si aujourd’hui Jean-Claude Gaudin ne reçoit plus le secrétaire général de FO qu’une fois par an, jure son directeur général des services, le système a perduré, au grand dam des autres syndicats. «  La négociation, qui du temps de Gaston Defferre était relativement équilibrée, car le maire avait une poigne de fer, est devenue malsaine avec des demandes de plus en plus extravagantes de FO », juge un ancien haut fonctionnaire de la communauté urbaine, qui a préféré garder l’anonymat.

La communauté urbaine Marseille Provence Métropole (MPM), créée en 2000, n’a fait que répliquer le système. Propulsé par surprise à sa tête en 2008, le président PS Eugène Caselli s’est dépêché de remballer les promesses de réforme du fini-parti et de s’appuyer sur les réseaux en place sous la pression du duo Argy-Alexandre Guérini.

Spiritisme marseillais

L’histoire est connue et fait désormais partie du patrimoine de la ville, au même titre que Notre-Dame de la Garde ou le Palais Longchamp. À une différence de taille  : les bâtiments marseillais sont plus faciles à rénover que la cogestion locale. «  FO arrive à des limites, mais on ne sort pas comme ça de 42 années de Defferre, rétorque Bruno Gilles, sénateur-maire UMP des 4e et 5e arrondissements de Marseille. Regardez d’où on vient  : Gaston Defferre faisait la commission administrative paritaire (qui décide des nominations) seul dans son bureau avec son directeur de cabinet et les responsables FO. Ils s’enfermaient plusieurs heures et pointaient tous les mecs  : ceux qui étaient militants du PS, ceux qui étaient bien encartés FO, etc. C’était pire que du clientélisme FO  !  »

Décédé en 1986, Gaston a le dos large… «  Parler d’un homme mort il y a trente ans  !, s’énerve Philippe Sanmarco, son ancien secrétaire général, aujourd’hui vice-président de la Convention citoyenne de MPM. C’est visiblement un héritage sacré et maudit pour des gens qui ne prennent pas leurs responsabilités. Les politiques ont abandonné leur rôle. » Même constat de l’élu socialiste Michel Pezet  : « FO a occupé l’espace que les politiques lui ont laissé.  »

Bien que très habiles à faire revenir les morts à leur convenance, élus et responsables syndicaux ont dû adapter le système (1). Entre le non-remplacement d’un départ en retraite sur quatre et la mise en place de concours pour la plupart des emplois, la source du clientélisme s’est tarie. En cinq ans, Marseille a perdu près d’un millier d’agents (11 500 employés en 2011). Sur 300 embauches par an à la Ville, selon Jean-Claude Gondard, quelque 200 concernent des postes de catégorie C (principalement dans les écoles), où les recommandations peuvent jouer. «  Les demandes de FO ne sont pas privilégiées, elles alimentent le système, comme tout le monde, pas plus qu’un élu », assure le directeur général des services.

Le dernier gros recrutement, cent policiers municipaux fin 2011, tendrait à confirmer les propos. «  Beaucoup d’enfants et de parents d’élus ont été recalés  », note un peu surpris Pierre Godard, porte-parole du SDU FSU 13. «  Il reste honnêtement les yeux pour pleurer  », regrette presque Bruno Gilles. Patrick Rué abonde  : « Le seul filon à Marseille, ce sont les écoles. Mais c’est un parcours du combattant, on commence avec deux heures de vacation par semaine et, après six ans, on peut espérer avoir un poste. Allez proposer ça à quelqu’un ! » Les deux ne sont pas complètement à plaindre  : le premier avoue encore «  vingt à trente  » recrutements par an pour les politiques, le second «  deux ou trois  » pour son syndicat. Ce que récusent ses adversaires syndicaux.

Une misère, si l’on se réfère au passé, sur lequel les responsables se montrent beaucoup plus diserts. «  On ne va pas se cacher qu’avant il y a eu de gros recrutements, raconte ainsi un élu UMP. Par exemple, en décembre 2000, la ville recrute 200 cantonniers d’un coup pour les élections municipales à venir. Une vraie goinfrerie avec une belle répartition  : un peu Gaudin, un peu Muselier, un peu FO, etc. Tous des fils d’agents, des fils de ceci cela, recrutés par piston » (2).

Mastercarte FO

Par contre, FO garde un vrai pouvoir sur les nominations. «  C’est simple si vous voulez faire une carrière normale, vous devez adhérer à FO », résume notre ancien haut fonctionnaire de MPM. «  Jusqu’au début des années 2000, les promotions à MPM se décidaient avec FO avant la réunion de commission paritaire, raconte-t-il. Le représentant FO était présent à la réunion préparatoire, avec le président de MPM et quelques hauts fonctionnaires, et il barrait les noms. On ne nommait que des gens recommandés par le syndicat. »

Une version farouchement niée par FO et l’équipe de Gaudin, dont la défense est cependant ambiguë. «  Sur des milliers de noms présentés, on n’arrive à en faire passer que quelques dizaines  !  », reconnaît ainsi Bruno Gilles. «  C’est un peu comme pour les femmes : pour qu’un agent CGT arrive à un poste de directeur, il doit être vraiment très très bon  », estime quant à lui Jean-Claude Gondard.

Quatre à cinq des 21 directeurs de la Ville sont au bureau de FO (3), tout comme le directeur général des services de Marseille Provence Métropole (MPM) est lui simple militant. Côté pile, le système permet de vraies ascensions sociales issues des rangs FO, côté face la ville fonctionne en vase clos. «  On ne cherche pas beaucoup de nouvelles têtes, reconnaît Michel Pezet. Mais, avec les affaires, à MPM et au conseil général, les éventuels candidats extérieurs eux-mêmes se posent beaucoup de questions.  »

Le syndicat est surtout très présent au niveau de l’encadrement intermédiaire, chez les agents de maîtrise des écoles et du nettoiement. Des postes intéressants pour fidéliser une clientèle car «  ce sont les agents de maîtrise qui règlent tous les petits problèmes des employés, comme la demande d’un jour exceptionnel  », souligne Pierre Godard. Ces doubles casquettes professionnelles et syndicales «  nuisent au bon fonctionnement des ouvriers, a pu constater notre ancien haut fonctionnaire. Les agents de maîtrise ont tendance à obéir plutôt à FO qu’à leurs chefs hiérarchiques. Logique, puisqu’ils doivent leur carrière à FO...  »

«  On ne syndique pas quelqu’un en lui donnant un jour de congé  !  », bondit Patrick Rué, qui reconnaît cependant un certain «  méli-mélo  » entre les revendications des cadres et leur travail professionnel. Toujours aussi à l’aise dans le double discours, le nouveau patron de FO promet encore : «  Le syndicat n’a pas à dire à un cadre la ligne qu’il doit suivre dans son travail professionnel.  »

Effets d’annonce

Les symboles ont également la vie dure. Premier reçu par l’administration, FO se réserve la primeur des annonces au nez et à la barbe des autres syndicats... Même quand il n’y est pour rien. En 2010, ça a été le cas de la prime de 220 euros accordé aux «  tatas  » à la suite d’une grève lancée par l’intersyndicale, SDU 13 – FSU et CGT en tête. «  Le personnel se dit que c’est FO qui l’a obtenu. C’est leur business et ils ont la puissance de feu pour sortir un tract dans l’heure  », commente amusé Jean-Claude Gondard.

La tactique a également cours à l’assistance publique des hôpitaux de Marseille, où règne aussi en maître, encore par la grâce de Defferre, un syndicat Force ouvrière, celui de la branche santé publique. En janvier 2010, lorsque la direction signe avec Marc Katramados, secrétaire général de FO APHM, un protocole dit «  historique  », sous le regard bienveillant du vice-président du conseil de surveillance Bruno Gilles, immédiatement la photocopieuse est mise à contribution. Et tant pis si quelques mois plus tard, certaines des revendications, comme une prime dite de «  présentéisme  », sont retoquées pour illégalité par la chambre régionale des comptes. L’effet d’annonce a eu lieu.

Territoriaux et hôpitaux, même combat

Dans son bureau, au sous-sol de la direction de APHM (6e arrondissement), Marc Katramados, quinqua trapu au visage rond, affiche clairement la force de frappe de son syndicat (2500 adhérents sur 12 500 employés selon lui) et ses pratiques. Au mur, est épinglé un article de février 2011 de La Provence titré «  Le vrai patron des hôpitaux de Marseille, c’est moi  » et une photo dédicacée où il pose avec le sénateur-maire UMP des 4e et 5e arrondissements de Marseille.

Aux dernières élections professionnelles d’octobre 2011, FO a encore progressé dans les hôpitaux marseillais, obtenant 43 % des suffrages. Le syndicat avait mis les moyens  : «  phoning  » auprès des adhérents qui n’avaient pas voté en 2007, sur chacun des cinq sites hospitaliers une cinquantaine de personnes battant les couloirs pour rappeler aux personnels d’aller voter et une voiture-balai «  pour aller chercher chez elles les cartes d’identité des personnes qui les avaient oubliées ».

Entré à l’APHM en 1977 comme homme à tout faire et «  par la mairie, comme aujourd’hui  », Marc Katramados revendique ouvertement son «  clientélisme ». «  C’est aider un agent qui dort depuis des mois sur le parking de l’hôpital à trouver un logement ou qui est en cours de séparation et a besoin de voir un avocat, explique-t-il. Quand les gens arrivent, on ne leur demande pas s’ils sont syndiqués. Mon travail est justement d’aller voir les gens qui ne sont pas syndiqués. » Obtention de places en crèches, billets de voyage à prix réduits, le syndicat sait se rendre indispensable pour régler les problèmes de la vie quotidienne.

Rien n’est évidemment gratuit. Quand, avant les campagnes de titularisation, les permanents de FO partent à la pêche des agents susceptibles de rentrer dans les critères, ils espèrent bien que ces derniers prendront ensuite leur carte. «  Quand on a fait une intervention en commission mixte paritaire pour une titularisation, mes agents préviennent ensuite la personne et elle se syndique », conclut Marc Katramados.

Galette des rois FO

Il assume tout sauf les embauches en catégorie C, où FO est réputé faire entrer les fils et filles d’agents, voire des contingents entiers UMP. «  C’est la commission de recrutement, où les syndicats ne siègent pas, qui décide », dit-il. Certes mais, comme le remarque Éric Audouy, infirmier marseillais et président de la coordination nationale infirmière, «  les directeurs de l’APHM, pour certains eux-mêmes encartés FO et UMP, y siègent. » Et de soupirer  : «  Tout ça se passe de façon légale sans que l’on ne puisse jamais rien prouver. »

Évidemment l’appartenance de tout ce petit monde au même syndicat facilite les négociations. Marc Katramados n’en fait pas mystère. «  Lors de la galette des rois, la semaine dernière, j’avais tous les directeurs, y compris Jean-Paul Segade, le DG, car ils sont tous syndiqués FO, s’amuse le secrétaire général FO de l’APHM. C’est du tutoiement, car on est dans le cadre du syndicat. Mais on ne mélange pas l’amitié syndicale et la mission. »



Jean-Paul Segade a une version un peu différente  : «  Comme j’appartiens à FO, je fais attention à recevoir tous les syndicats représentatifs. Je l’ai dit aux autres responsables, s’ils m’invitaient à leur galette j’en serais ravi.  » Et de conclure  : «  L’APHM est complexe et il y a des traditions que je suis obligé d’intégrer.  » Comme accepter qu’un responsable syndical puisse se faire mousser pour faire tourner sa boutique. On l’aura compris...

Une enquête de Louise Fessard (Mediapart) & Jean-François Poupelin (le Ravi)



Une dérive au service d’intérêts particuliers

Débarqué de la tête du syndicat FO territoriaux, Élie-Claude Argy l’a mauvaise contre les médias et ses anciens amis politiques. Le 9 février 2012, devant les 650 délégués FO marseillais réunis en congrès, l’encore première secrétaire dénonce une campagne «  proche de la diffamation  » et «  des attaques inouïes sur le clientélisme et le manque de transparence, allant jusqu’à amalgamer les territoriaux et la ville à des pratiques mafieuses  ».

C’est ensuite au tour de Christiane Argy de faire jouer à la tribune la fibre sentimentale, rappelant, les larmes aux yeux, la grave maladie de son époux en 2003  : «  Nous sommes des gens honnêtes face à une mauvaise foi permanente. » Ancienne policière municipale, Christiane Argy a été propulsée en 2010 responsable de la propreté de Marseille Provence Métropole. Une promotion éclair qui a valu à la communauté urbaine, présidée par le socialiste Eugène Caselli, une condamnation du tribunal administratif en juillet 2011.

Ce n’est que l’une des nombreuses casseroles que traîne Élie-Claude Argy dans le sillage de son arrivée à la tête du puissant syndicat en 2003. Le site Bakchich avait ainsi révélé comment 13 Habitat, l’office HLM dépendant du département présidé par le socialiste Jean-Noël Guérini, avait, à l’été 2009, généreusement acheté une maison qu’Élie-Claude Argy ne parvenait pas à revendre. De mèche avec Alexandre Guérini, c’est également Argy qui, en 2008, impose leur poulain, Michel Karabadjakian (à l’époque numéro trois de FO) à la direction adjointe à la propreté de la communauté urbaine. Depuis mis en examen pour «  corruption passive et trafic d’influence  », ce dernier a reconnu, devant les gendarmes, avoir dû modifier plusieurs marchés publics sous la pression de «  Monsieur Frère  », le surnom d’Alexandre.

Déjà directeur de deux grosses structures en régie municipale (le Dôme et le palais des Sports), Argy s’était également vu promettre la gestion du Vélodrome rénové. « À la création du Dôme (la principale salle de spectacle marseillaise, N.D.L.R.), FO avait exigé de Vigouroux (le maire divers gauche de Marseille, N.D.L.R.) qu’il soit dirigé par Argy, alors responsable des cadres FO », raconte Jean-Claude Gondard, directeur général des services de Marseille. Le cahier des charges du Zénith impose de faire appel à un exploitant privé pour gérer la salle. Pour complaire à FO, Marseille n’aura donc pas de Zénith, mais une structure en régie municipale.

«  À force de dire “Nous sommes les plus beaux, nous sommes les plus forts”, nous avons eu le sentiment que nous pouvions tout faire », reconnaît aujourd’hui Patrick Rué. L’affaire de la double-billetterie des musées marseillais est, pour certains, un symptôme de ce climat. Huit agents municipaux, dont un cadre FO, responsable des ressources humaines à la direction des musées, ont été mis en examen en 2010 dans le cadre d’un détournement de fonds publics qui pourrait atteindre les 100 000 euros. Ils ont depuis été réintégrés dans d’autres services en attendant leur procès en correctionnelle...

L.F. & J.-F. P.





FO et usages de FO : la 2ème partie de l’enquête, c’est ici.http://www.leravi.org/spip.php?arti...

(1) « FO rend des services beaucoup plus importants que ce qu’on croit », estime Pierre Godard, de la FSU. On pense aussi au rapprochement Argy-Guérini qui a ouvert à FO les portes de l’office des HLM du département.
(2) Pour une histoire similaire, Bruno Gilles a gagné la postérité. M. Peraldi et M. Samson, Gouverner Marseille (La Découverte, 2006).
3. Le nombre de chefs de service encartés est par contre top secret.

@-Leravi - http://www.leravi.org