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Actes Sud perd le nord

le 21/07/2012

L’éditeur arlésien voulait racheter Flammarion. Au nom de l’indépendance, bien sûr…

A Arles, on aime les fables. Il était une fois, il y a trente ans de cela, un petit éditeur né dans une bergerie provençale  : Actes Sud. Bien décidé à résister aux ogres parisiens, il fit comme la grenouille de La Fontaine. Alors, lorsque l’Italien RCS Mediagroup décida, pour éponger ses dettes, de vendre Flammarion, l’éditeur arlésien décida, lors du dernier Salon du livre, de s’allier à Albin-Michel pour le racheter. Et devenir le troisième éditeur hexagonal.

Tout cela, bien sûr, au nom de l’indépendance  : «  Ce n’est pas contre Flammarion ni quiconque, c’est pour préserver l’indépendance de l’édition en France. Cette entreprise est dirigée par une équipe formidable et ce serait idiot qu’elle soit rachetée par un fonds de pension par exemple  », expliqua Françoise Nyssen, la fille du fondateur, à La Provence. Et d’ajouter  : «  Il me semble que si des éditeurs indépendants s’unissaient, nous ferions un fleuron de l’édition indépendante en France.  »

Las  ! Quoique gonflée à l’hélium (grâce à la trilogie Millenium) et malgré l’appui de cette usine à gaz qu’est le Fonds Stratégique d’Investissement, la grenouille arlésienne ne fit guère le poids lorsqu’Albin-Michel décida de lui préférer le fonds Chequers Capital pour s’emparer d’une maison qui intéresse aussi… Gallimard. Alors que l’Italien tortille pour savoir qui des deux l’emportera, à Actes Sud, finis les discours sur l’indépendance  : «  Nous nous sentons très concernés par Flammarion qui détient 27 % de notre holding de tête. Nous contribuons par ailleurs à sa valorisation puisque c’est Flammarion qui distribue les titres d’Actes Sud  », souligne la patronne. Et, dans Challenges, de s’offusquer : «  L’édition est entrée dans le jeu de la grande finance.  » Or, pour la présidente du directoire  : «  Les livres ne sont pas des petits pois.  »

Pour cet éditeur qui, outre un hammam et des librairies, gère aussi une salle de cinéma, c’est un peu «  l’arroseur arrosé  ». Car, toujours au nom de l’indépendance, cette entreprise qui se voudrait avant tout familiale a, très tôt, ouvert son capital et constitué, à coup de rachats et de participations, ce qu’elle appelle en toute modestie une «  galaxie  ». C’est ce que décrit dans La Trahison des éditeurs Thierry Discepolo, qui travaille pour l’éditeur marseillais Agone. Son livre pointe la schizophrénie de la maison arlésienne, tiraillée entre la volonté de jouer dans la cour des «  grands  » en les singeant et celle de soigner son image de «  petit  ».

En rachetant Flammarion, Actes Sud serait devenu «  un groupe à part entière maîtrisant enfin seul l’ensemble de la chaîne  », de l’édition à la librairie en passant par la diffusion et la distribution. Or, pour lui, quand bien même Actes Sud ne jouerait-il pas dans «  la même catégorie  » qu’Hachette, cette «  course au gigantisme  » pose les mêmes problèmes d’hégémonie. Une stratégie que se refuse à commenter l’organisatrice des Rencontres de l’édition indépendante à Marseille, l’agence régionale du Livre Paca, estimant en substance qu’Actes Sud, par sa taille, ne fait plus partie, en quelque sorte, de sa «  juridiction  ».

En attendant, s’il est, en ce moment, un acteur anxieux, c’est bien Actes Sud. «  Françoise Nyssen ne souhaite pas s’exprimer. Enfin, elle n’a pas le temps  », explique sa chargée de com’ (1). On la comprendrait presque. Comme le note Thierry Discepolo, «  celui qui rachètera Flammarion s’emparera de près d’un tiers du capital d’Actes Sud et maîtrisera la distribution de ses titres  ». De quoi écorner l’image de ces alchimistes capables de transformer la pierre en livre, et inversement. Car les fables ne sauraient faire oublier que la «  success story  » arlésienne tient aussi au «  beau  » mariage entre la fille du fondateur et l’un des plus gros propriétaires terriens d’Arles. Comment s’étonner alors que, par la grâce d’une opération culturo-immobilière largement subventionnée (Marseille-Provence 2013), ce petit éditeur né au fond d’une bergerie installera bientôt ses dépendances dans les anciens ateliers de la SNCF, réhabilités pour l’occasion  ? Au pays des bœufs, une grenouille, ça a besoin de place.

Sébastien Boistel

(1) A Actes Sud, on préfère parler à Challenges qu’au Ravi. Sa librairie arlésienne refuse de nous distribuer. C’est son droit. Et supposons que cela n’a rien à voir avec le fait que le Ravi, en 2004, a consacré un portrait satirique plutôt grinçant à la famille Nyssen : http://www.leravi.org/spip.php?article433

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