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Le système Guérini bouge encore

le 1er/10/2012

Gérard Lafont a pris la tête de 13 Habitat, office HLM du Conseil général des Bouches-du-Rhône. Cette nomination d’un fidèle de la fratrie Guérini est surprenante en pleine enquête judiciaire. Une enquête de Jean-François Poupelin (le Ravi) et de Louise Fessard (Mediapart)

«  Après les législatives retour aux activités plus traditionnelles et retour aux affaires pour moi à 13 habitat.  » Ce tweet du 21 juin prouve que Christophe Masse, qui préside l’office HLM, a gardé, malgré sa courte défaite face à l’UMP Valérie Boyer, son sens de l’humour. Voire du lapsus...

Après avoir été démentie (www.leravi.org, 2/05), l’arrivée le 5 juillet de Gérard Lafont à la direction générale de 13 Habitat, l’office HLM du Conseil général des Bouches-du-Rhône va en effet rapidement replonger Christophe Masse, élu municipal PS et vice-président du département, dans les «  affaires  ». Au même titre que sa propre nomination en juin 2011 (1), celle de Gérard Lafont alimente la suspicion d’une volonté des Guérini de garder la mainmise sur l’office. Christophe Masse, candide  : «  le poste de directeur est éminemment politique, avec un grand P...  »

Ancien de la maison - du temps où elle s’appelait Opac Sud -, Gérard Lafont a fait carrière dans le sillage de Jean-Noël et Alexandre Guérini, tous deux mis en examen pour «  association de malfaiteurs  » dans l’affaire qui porte leur nom. L’architecte n’a toutefois jamais été mis en cause, ni même entendu, dans cette enquête. «  Ce qui m’intéresse, c’est le travail, et j’ai la conscience tranquille, cette affaire ne me concerne absolument pas  », balaie-t-il. Entré en 1975 à l’Opac Sud, il y reste 26 ans avant de suivre Jean-Noël Guérini, qui préside alors l’office depuis 1987, au Conseil général. Directeur des travaux à l’ex Opac Sud, Gérard Lafont part en 2001 prendre la tête de la construction au CG13, deux services stratégiques. «  Il fait partie de l’équipe de confiance, de la famille Guérini d’un point de vue professionnel  », résume Pierre Garnier, lui aussi architecte et prédécesseur de Gérard Lafont au CG13. «  C’est le propre des "voyous" de s’entourer de gens honnêtes pour faire barrage  », lance, en plaisantant, Gérard Lafont.

L’Opac, pépinière de talents des Guérini

«  Pourquoi le changer de poste en pleine enquête judiciaire  ?  », s’interroge de son côté un protagoniste du «  Guérinigate  ». L’office HLM du département est en effet au cœur du système clientéliste de la fratrie mis au jour par le juge Duchaine. Il fait aussi partie de l’histoire familiale. Le père y a achevé sa vie professionnelle, Jean-Noël en a fait le tremplin de sa carrière politique et son frère Alexandre y décrochera ses premiers contrats d’entrepreneur es poubelles. «  Pour les Guérini, [avec 13 Habitat] on peut parler d’accumulation primitive du capital  », rigole un architecte. Pour nombre d’acteurs du BTP et de politiques marseillais interrogés, tous surpris par cette nomination, Gérard Lafont est de retour à l’office HLM afin de préserver le système.

«  J’ai été sollicité par Christophe Masse, un mois après son arrivée, je ne suis pas mandaté par Guérini  !, se défend le nouveau DG de 13 Habitat. Retourner là-bas avec la même influence de certaines personnes... Je n’y serais pas allé.  » Il explique son choix par l’intérêt du poste - «  c’est un office avec des potentialités énormes et sous-exploitées  » - et par sa volonté de poursuivre, à 65 ans, son activité professionnelle. «  On ne m’impose rien, [c’est] à cette condition que j’ai pris la présidence, s’énerve de son côté Christophe Masse. [Lafont] a d’énormes qualités. Je n’avais pas besoin d’un gestionnaire, mais d’une vision pour demain. Je suis arrivé nouveau président avec de nouvelles méthodes, de nouveaux projets.  »

A part rafraîchir son bureau et quelques effets d’annonce, Christophe Masse n’a pourtant pas révolutionné la politique de l’office. Le redémarrage de la construction et la livraison de «  3000 logements d’ici 2015  » décidés par son prédécesseur sont toujours les objectifs affichés. «  [Christophe Masse] ne m’a jamais demandé de réactualiser le Plan stratégique du patrimoine (PSP), qui fixe les investissements de l’office en réhabilitation et construction pour les six ans à venir  », fait remarquer Bernard Escalle, DG de 13 Habitat de 2007 à son éviction en mars 2012, après 20 ans de services à l’office HLM (2).

Un bilan de bâtisseur mitigé

Un PSP que Gérard Lafont avoue ne pas encore connaître tout en jurant pouvoir faire mieux... A voir. Si le nouveau DG de 13 Habitat a plutôt la réputation d’un «  bon professionnel  » auprès de ses collègues, le bilan de son action dressé par les autorités de contrôle est beaucoup plus mitigé. Un rapport de juin 2002 de la Miilos juge l’activité de construction de logements neufs de l’Opac Sud «  faible  », avec seulement 34 logements livrés en 1999 et 74 en 2000, époque où Gérard Lafont était directeur des travaux. L’office a longtemps traîné une réputation de «  dodu-dormant  », se reposant, malgré d’énormes besoins dans le département, sur un parc locatif datant pour plus de 80 % d’avant 1980. Tableau à l’appui, Gérard Lafont dispose, lui, de chiffres très différents de ceux de la Miilos (95 logements neufs en 1999 et 355 en 2000  !).

De même, le passage de Gérard Lafont à la direction générale adjointe «  construction, éducation et patrimoine  » du Conseil général n’a pas vraiment impressionné la Chambre régionale des comptes (le Ravi n°59). Selon un rapport de 2008, le département n’a réceptionné que 21 collèges en dix ans. «  En 2001, 2002 et 2005 aucune réception n’est intervenue  », précise l’instance de contrôle. Là encore, documents à l’appui, Gérard Lafont affiche lui 38 constructions et reconstructions au compteur entre 2001 et... 2012.

La petite maison dans la garrigue

Par contre, l’architecte est plus efficace lorsque ses intérêts personnels sont en jeu. En 1990, il a été condamné par le tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence à une amende de 500 000 francs pour avoir construit sa maison sur une zone doublement non-constructible, passant outre un refus de permis de la ville d’Aix-en-Provence (3). Située sur le plateau de Bibemus, une magnifique garrigue boisée de pins et de chênes aux abords de la Sainte-Victoire, la villa avec piscine se trouve donc au beau milieu d’un espace boisé, de surplus classé ND1 («  protection totale  ») par le POS (plan d’occupation des sols) de 1984.

«  Je suis allé au pénal, car j’ai construit sur une ruine un peu plus grand que ce qui était autorisé et ajouté des garages, minimise Gérard Lafont. J’aurais été un particulier, ça aurait été 5 000 francs d’amende, comme j’étais architecte, ça a été 500 000 francs, que j’ai payés sur cinq ans.  » Aux yeux de plusieurs professionnels, l’architecte s’en est pourtant très bien tiré. «  C’est vraiment étonnant que la remise en l’état n’ait pas été demandée par le tribunal, remarque un maître de conférence, spécialiste du droit de l’urbanisme. Si la personne est seulement condamnée à une amende, cela signifie que le droit de l’urbanisme ne sert plus à rien  : il suffit d’être riche pour pouvoir bétonner les zones naturelles  !  »

La mairie d’Aix laxiste avec certains bétonneurs  ?

A la même époque, d’autres propriétaires ont d’ailleurs eu moins de chance que Gérard Lafont. Alexandre Castronovo, ancien élu PRG aixois, se souvient ainsi de plusieurs destructions pour les mêmes raisons dans les années 1990, «  notamment dans le quartier de Montaiguet pour un programme de sept maisons, dont trois quasiment finies  ».

«  J’avais l’assurance du maire de l’époque, Jean-Francois Picheral, qu’il allait modifier le POS pour régulariser plusieurs situations, ça ne s’est pas fait  », explique Gérard Lafont. Picheral, le maire PS d’Aix-en-Provence de 1989 à 2001, nous a répondu ne pas se souvenir de l’affaire… avant de renvoyer au mandat de son prédécesseur, aujourd’hui décédé.

Depuis lors, le fils de Gérard Lafont a pu, sur une parcelle proche elle aussi située en zone protégée, réhabiliter une autre ruine et y faire construire en 2010 un étage supplémentaire. En toute légalité cette fois, mais avec encore la bienveillance de la mairie UMP d’Aix. Curieusement, ses services n’avaient pas examiné sa demande de permis de construire dans le délai réglementaire (deux mois). «  Il ne faut pas voir plus loin qu’un loupé  », assure Hervé Gagneur, directeur de l’urbanisme de l’UMP Maryse Joissains.

«  Gérard Lafont n’est pas un politique, il a des amis à droite comme à gauche  », note Pierre Garnier. Avec une préférence pour les Guérini  ?

Une enquête de Louise Fessard (Mediapart) et Jean-François Poupelin (le Ravi)

1. Héritier d’une vieille famille socialiste marseillaise (le Ravi n°98), Christophe Masse est un des rares conseillers généraux à afficher ouvertement son soutien à Jean-Noël Guérini (le Ravi n°95).

2. Remercié après 20 ans de service, «  sans motif  » selon lui, Bernard Escalle conteste son licenciement devant le tribunal administratif.

3. Pour les amendes, la réhabilitation légale est acquise de plein droit, trois ans après leur paiement, donc depuis 1998 concernant M. Lafont.

Les Guérini aux A(r)bois
Le juge Duchaine se déchaîne sur un nouveau volet du « Guérinigate » : la Technopôle de l’Arbois. Fin juin, le socialiste Alexandre Medvedowsky, président de ce satellite du CG13, est ressorti de deux jours en garde-à-vue sous le statut de témoin assisté. Le magistrat le soupçonne d’avoir monnayé la tête de liste PS aux municipales d’Aix de 2009 contre le maintien comme directeur d’un protégé des encombrants Guérini (le Ravi n°90). Mieux, selon Mediapart (20/06) l’enquête met en lumière la présence à l’Arbois d’un homme fiché au grand banditisme, Bernard Barresi. Ce dernier représentait en réunion de chantier l’entreprise ABT, dirigée par des proches d’Alexandre Guérini, et qui avait obtenu un marché public du syndicat mixte chargé d’aménager 4500 hectares près de la gare TGV d’Aix-en-Provence. Affaire(s) à suivre…
J-F. P.

@-Leravi - http://www.leravi.org