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Faut pas s’mosquée !

le 9/11/2012

Actualité oblige, le festival du dessin de presse de l’Estaque a largement parlé des caricatures de Mahomet. Un débat loin des caricatures.

«  Quoi, des dessinateurs sont bloqués à la gare ? Y a une alerte à la bombe ? A Saint-Charles ?!  » Ambiance électrique à l’ouverture du festival international de la caricature, du dessin de presse et de la satire, qui s’est déroulé à Marseille du 21 au 23 septembre et dont le Ravi était partenaire. Juste avant l’ouverture, les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo ont, dans la foulée du film anti-islam «  Innocence of muslims  », mis le feu aux poudres. Alors, à la maison des associations de l’Estaque, c’est avec une pointe d’humour mais aussi d’angoisse qu’on regarde sacs à dos et autres «  colis suspects  ». Mais pas question pour Fathy, dessinateur au Ravi et organisateur de la manifestation, d’annuler. «  Ça voudrait dire qu’on a abdiqué !  » Mairie et préfecture auront toutefois dépêché CRS et RG en renfort. On ne sait jamais.

Un film minable

Tout le week-end, les dessinateurs ne parlent que de ça. Biz le toulousain est partagé : «  Je ne peux que défendre la liberté d’expression. Mais il faut peser les conséquences, notamment dans les pays arabes. Charlie a fait là une belle opération commerciale en mettant, malheureusement, de l’huile sur le feu. Peut-être aurait-il fallu attendre…  » Denis le bourguignon explose : « Attendre quoi ? Et combien de temps ? On a la chance de bénéficier de la liberté d’expression. Autant en profiter !  »

Même point de vue avec Trax, dessinatrice pour le Ravi : «  Dire que Charlie a mis de l’huile sur le feu, c’est oublier que ce qui a mis le feu aux poudres, c’est un film minable. Ceux qui ont vraiment soufflé sur les braises, ce sont les fanatiques qui l’ont sorti de l’anonymat. J’ai toujours dessiné sur la religion. Même si, avec Mahomet, comme il est interdit de le représenter, il est compliqué de travailler avec aussi peu de documentation…  »

Kianoush accuse le coup : «  Comment réagirais-tu si on insultait ta mère ? Parce que, pour un musulman, quand on s’en prend à Mahomet, c’est pareil. En tant que dessinateur iranien réfugié en France, je sais que je pourrais gagner beaucoup d’argent avec de telles caricatures. Mais c’est trop facile. La liberté d’expression, ce n’est pas celle d’insulter. Je préfère m’en prendre à des personnes qui existent, comme les intégristes.  » Pour lui, «  on ne peut pas rire de tout, partout  ».

Atteinte au sacré ?

Réponse de Denis : « Quand on fait de l’humour, on blesse toujours quelqu’un. Sinon, ce n’est pas de l’humour.  » Un dessin a marqué les esprits, celui de Coco, représentant le prophète avec une étoile au milieu des fesses, accompagné de ce commentaire : «  Une étoile est née  ». Dessinatrice pour Charlie et le Ravi, elle assume : « Ce n’est pas une opération commerciale. Comme chaque semaine, on s’est demandé quel était le sujet à traiter et on a tout de suite réagi face à la violence de quelques fanatiques à l’encontre d’un film qu’ils ont jugé blasphématoire. On n’a donc fait que notre boulot. J’ai trente ans, cela ne fait pas longtemps que je suis dessinatrice. Si je commence à m’autocensurer, ma carrière ne risque pas de durer très longtemps…  »

Tunisienne, Nadia fait la grimace : «  La révolution en Tunisie a été faite avant tout pour la liberté d’expression. Le problème, c’est que le pouvoir en place veut faire passer une loi contre l’atteinte au sacré. Une loi liberticide. Mais jugée on ne peut plus nécessaire depuis la publication de ces caricatures. Celles-ci ont donc été totalement contre-productives. Mais pas question de signer les pétitions lancées par quelques expatriés pour poursuivre en justice l’hebdo. Ni de juger, comme l’ont fait certains quand leurs locaux ont été incendiés, qu’ils l’avaient bien cherché. Je trouve toutefois plus intéressant de montrer comment le pouvoir utilise la religion pour détourner des vrais problèmes, comme la misère ou le chômage.  »

Et qu’en pense Fathy, l’organisateur du festival ? «  Toute ma vie, je me suis battu contre le fanatisme et pour que de tels dessins existent. La caricature, cela sert à désacraliser le sacré. Au-delà de la polémique, en rencontrant le public, on est là pour susciter le débat, le dialogue et expliquer ce qu’est le dessin de presse. Parce qu’on a l’arme la plus puissante et la moins chère au monde : le crayon.  » Une arme à manier toutefois avec précaution selon Samia Ghali, la député-maire PS des 15-16, lors de l’inauguration : «  Aux dessinateurs, je n’ai qu’une seule chose à dire : foncez, n’ayez aucun tabou. A une exception près : ayez le souci de la sécurité de l’autre.  » De la part d’une élue ayant réclamé l’intervention de l’armée dans les cités, on appréciera cet appel à la nuance et à la prudence.

Sébastien Boistel



le Ravi poursuit le débat avec une enquête, dans le numéro 101 daté novembre 2012 actuellement en kiosque, consacrée aux « fous de Dieu » en Paca, aux intégristes et autres traditionalistes qu’ils soient catholiques, juifs ou musulmans. Pour en savoir plus, lire l’article ici.



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