Contact

Abo, dons, adhésions

« Pour bien faire, il faut sacrifier sa vie »

le 28/11/2012

L’information, c’est vous qui la vivez, c’est eux qui en vivent. Souvent mal. Un localier, sous couvert d’anonymat, a accepté de nous raconter son quotidien. Journal d’un OS de l’information.

C’est une petite ville. Mais presque trop grande pour la modeste agence d’un quotidien régional. Pour couvrir un territoire de plusieurs dizaines de milliers d’âme, ils ne sont que deux journalistes. Autant dire rien ou pas grand-chose, face à la concurrence et à des journées ne comptant que 24 heures. « Chaque jour, il faut fournir entre quatre et cinq pages. Or, pour pouvoir prendre nos week-ends et nos vacances, on est donc souvent tout seul pour piloter l’agence. Autant dire que les journées commencent très tôt et qu’elles finissent tard. »

Difficile pour ce localier de nous décrire une journée-type mais il se prête à l’exercice : « Le bouclage est aux alentours de 22 heures. Et, chaque matin, vers 11 heures, il faut qu’on annonce au responsable des éditions départementale du journal ce qu’on va mettre dans nos pages. Et, entre-temps, il faut bosser. La journée peut donc commencer par un piquet de grève à 9 heures, se poursuivre avec l’inauguration d’un bâtiment vers midi et il faudra enchaîner avec une conférence de presse pour un événement culturel vers 15 heures. Résultat : vous vous retrouvez vers 17 heures sans avoir écrit la moindre ligne… »

Or, poursuit notre confrère, « nous n’avons pas de photographe pour nous épauler. Nous prenons nous-mêmes nos clichés. Sur le terrain, il faut donc en permanence jongler entre le carnet de notes, le stylo et l’appareil-photo. Alors, on ruse. En achetant, à nos frais bien sûr, un dictaphone pour ne pas avoir à prendre de notes… »

De surcroît, comme dans la plupart des agences, il faut gérer les correspondants : « Des personnes qui, bien souvent, n’ont pas de formation de journaliste et qui sont payées à peine quelques dizaines d’euros par article. Il faut donc, chaque semaine, retravailler les papiers qu’ils nous envoient, les ré-écrire, les calibrer. Un boulot fastidieux », assène ce jeune journaliste.

Qui, en outre, doit, comme c’est de plus en plus fréquent, écrire directement dans une page pré-maquettée : « Un nouveau logiciel a été installé. Chaque matin, lorsqu’on annonce les sujets que nous allons traiter dans nos pages, on doit aussi déterminer à quoi elles ressembleront. C’est-à-dire la place et la longueur de chaque article. Si, dans l’absolu, on pourrait, au vu de l’actualité, « casser » une page, dans la pratique, on est tellement le nez dans le guidon qu’on se tient à ce qu’on a annoncé le matin. » A l’autre bout de la chaîne, la rédaction en chef pourra « quasiment en direct apprécier à quelle vitesse on remplit nos pages puisqu’il est possible de voir, article par article, où on en est… »

Pour ce localier, à qui l’on ne demande heureusement pas encore d’alimenter le site internet du journal, « alors que la richesse de la presse locale, c’est le contact avec le terrain, il nous est de plus en plus difficile de faire notre boulot correctement. On n’a pas le temps de prendre le temps, de faire de l’enquête, de se garder des sujets sous le coude pour les traiter sur la longueur. Si ce n’est dans des suppléments qui rapportent au journal beaucoup d’argent mais rien aux journalistes qui y contribuent ».

« Chaque matin, on est face à la page blanche et il faut remplir, soupire-t-il. Alors soit vous essayez de bien faire votre boulot, en cavalant, en sacrifiant votre vie personnelle et en ne comptant plus vos heures, soit vous le désacralisez et vous passez de plus en plus de temps devant un écran d’ordinateur, à contacter vos interlocuteurs par téléphone et à aller chercher vos informations sur internet. »

La toile, « c’est la principale source d’information, reconnaît notre confrère. On commence notre journée en consultant notre boîte mail. Autre source d’information : les collectivités, bien sûr. Et puis, évidemment, l’AFP et la concurrence. On sait très bien qu’on a moins de moyens qu’eux. Alors, quand on arrive en retard, on cherche un autre angle ».

Quand on est journaliste dans une petite ville, « les gens nous identifient avant tout à travers notre fonction ». Difficile toutefois d’être en permanence en représentation : « On ne cesse jamais d’être journaliste, une sortie au théâtre pouvant devenir un papier. On se ballade toujours avec un carnet de notes, un appareil photo. » Et de conclure, dans un sourire : « Si on voulait bien faire les choses, pour se saoûler, il faudrait qu’on change de ville… »

Sébastien Boistel

@-Leravi - http://www.leravi.org