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Les BAC à la question

le 6/02/2013

Cooptation, culture du chiffre : les brigades anti-criminalité sont-elles programmées pour déraper ? L’impact réel de la « police des cités » reste à démontrer…

En 1981 lors de sa campagne présidentielle, François Mitterrand avait promis de supprimer leurs ancêtres, les brigades spéciales de nuit (BSN), déjà accusées de bavures particulièrement graves. Trente ans plus tard, les brigades anti-criminalité (BAC), officiellement créées en 1991, sont toujours là. Après le scandale de la BAC Nord, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls s’est contenté de rassembler les trois brigades marseillaises en une seule et de renforcer leur contrôle hiérarchique.

Mises en place en 1973 par la droite pour faire du flagrant délit, les BSN répondent à la montée d’une nouvelle problématique sécuritaire, celle du « problème des banlieues  ». «  Aux mouvements révolutionnaires et contestataires des années 50-60, dont l’apogée a été mai 68, succèdent les jeunes prolétaires des banlieues générateurs de nouvelles formes de subversion  », observe le sociologue Jérémie Gauthier, qui a suivi en 2004 une BAC du Val-de-Marne (1). Voilà donc un service entièrement dédié au « traitement des illégalismes des classes populaires des zones urbaines ».

Simples gardiens de la paix, le grade le plus bas, les quelque 3500 «  baqueux » français jouissent pourtant d’un réel prestige dans les commissariats. Ils travaillent souvent en civil, en grande autonomie, au contact du terrain et des services judiciaires. «  C’était la récompense d’aller à la BAC Nord, tu peux difficilement aller plus haut en sécurité publique à Marseille, explique Sébastien Bennardo, un ancien de la brigade Nord marseillaise. Tu es au contact des quartiers. Tu fais des braqueurs, des trafiquants, de tout. Tu es super policier à Marseille.  »

Une hiérarchie lointaine

Un discours relevant en partie du mythe, comme le montre le livre de l’anthropologue Didier Fassin décrivant des « baqueux  » tournant en voiture des journées entières, sans que le flag ne se présente. «  Quand on passe du temps avec eux, on s’ennuie beaucoup aussi  », confirme Jérémie Gauthier.

Une grande autonomie, une hiérarchie lointaine : la tentation de jouer aux cow-boys n’est jamais loin. A Marseille, ils n’étaient ainsi que deux officiers pour superviser les quelques 70 agents de la BAC Nord. La pratique de la cooptation (après des tests physiques, psychologiques, et un entretien), exceptionnelle dans la police, a aussi des effets pervers. «  Si l’encadrement local est soucieux du respect de la légalité, de la déontologie, tout ira bien, note Jérémie Gauthier. Mais si le chef est marqué à l’extrême-droite, comme dans la brigade observée par Didier Fassin, il va avoir toute latitude pour recruter des policiers qui lui ressemblent.  »

La «  police des cités » n’est pourtant pas prête de disparaître. Les « baqueux  » sont en effet de grands pourvoyeurs des tribunaux, comme l’a rappelé le 5 octobre 2012, Jacques Dallest, le procureur de la République de Marseille. «  Tous les jours, des personnes sont arrêtées à Marseille grâce au travail des brigades anti-criminalité  », avait loué le procureur, évoquant «  voleurs à l’arraché, cambrioleurs, et trafiquants de drogue  ».

Selon une source interne (2), la BAC Nord effectuerait à elle seule quelques 3000 interpellations par an. Pour l’agglomération parisienne, on monte à 10 000 interpellations (Le Monde, le 12/10/2012). Des chiffres qui ne disent rien de l’impact réel de ces brigades sur la sécurité des quartiers qu’elles sont censées policer.

Logiques de la confrontation

«  En France, depuis le début des années 2000, on multiplie les dispositifs de type BAC, sans jamais les évaluer, ni faire la preuve de leur efficacité  », questionnait Didier Fassin en octobre 2011 (Mediapart, le 26/10/2011). C’est une situation étonnante, sauf à considérer que l’objectif n’est pas d’ordre public, mais d’ordre social.  »

Passé l’adrénaline du flagrant délit, certains « baqueux  », lassés de la confrontation systématique avec les habitants, dressent eux-mêmes un constat d’échec. Le sociologue Manuel Boucher a fait le portrait approfondi (3) d’un officier de la BAC exerçant dans une cité-ghetto (non identifiée). « Quand on sait que l’on va passer une soirée à la Cité (…) à faire des contrôles de caves et de cages d’escaliers, on sait que cela va aller au conflit, explique ce lieutenant, âgé de trente ans. On sait que cela va mal se passer et, honnêtement, j’en ai soupé ; ce métier-là ne me plaît plus.  »

Avant de remarquer : « Si on n’était pas tout le temps les seuls présents, la nuit, s’il y avait des éducateurs, une salle ouverte la nuit, enfin, un endroit où (les jeunes) puissent aller, cela nous aiderait quand même à ne pas être tout le temps dans la confrontation.  » Si même la BAC le dit...

Louise Fessard



Cette enquête, publiée dans le n°103, daté janvier 2013, du Ravi, a été co-réalisée par les rédactions du mensuel le Ravi et de Mediapart

Lire aussi les autres articles de notre enquête « Police partout... », c’est par ici.



(1) D’un aspect des politiques publiques de sécurité intérieure en France : les brigades anti-criminalité (1973-2004). Enquête ethnographique auprès d’une brigade anti-criminalité du Val-de-Marne. Jérémie Gauthier

(2) Contactée, la préfecture de police de Marseille a refusé de communiquer ce chiffre.

Flics ripoux

Panorama marseillais des petites et grandes vicissitudes de la police…

Un service entier suspendu. Quinze policiers mis en examen dans une affaire de vols et d’extorsions en bande organisée ainsi que de trafic de stupéfiants, dont sept écroués (tous ont été relâchés sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer dans les Bouches-du-Rhône). Si les flics ripoux sont loin d’être une spécialité marseillaise, l’affaire de la brigade anti-criminalité Nord fait exception par son caractère organisé et sa durée dans le temps. Pour le procureur de Marseille, c’est « une gangrène qui a touché ce service ».

Jusqu’ici, la police marseillaise connaissait plutôt des soucis de fuite. En septembre 2011, un capitaine de l’état-major de la direction départementale de la sécurité publique, a ainsi été mis en examen pour « violation du secret professionnel », après avoir averti un ami franc-maçon d’un contrôle imminent dans sa boite de nuit aixoise. Interdit d’exercer dans les Bouches-du-Rhône, cet ancien chef de la BAC Nord a depuis été mis au vert par son administration à Digne-les-Bains (Alpes de Haute-Provence). 

Pour éviter ce genre de « porosité », la justice et la hiérarchie policière marseillaise prennent donc leurs précautions lors des grosses affaires. En juin 2010, l’arrestation de Bernard Barresi et des frères Campanella, en cavale depuis 18 ans, est confiée à la brigade nationale de recherche des fugitifs, un service national. Les enquêteurs descendent de Nanterre en toute discrétion afin d’épauler leurs collègues de la brigade de recherche et d’intervention marseillaise. En se passant de la police locale.

Même topo du côté de l’affaire Guérini. Dans le cadre des deux informations judiciaires ouvertes en 2009, le juge Duchaine a préféré se passer des services de la police judiciaire marseillaise et saisir les douanes judicaires ainsi que la section de recherche de la gendarmerie.

Cette dernière a découvert qu’un syndicaliste policier marseillais d’Unité Police semblait avoir joué les intermédiaires entre les frères Guérini, inquiets de l’ouverture d’une enquête, et Bernard Squarcini, l’ancien patron de la DCRI qui fut de 2004 à 2007 préfet délégué à la sécurité à Marseille. Malgré des SMS accablants, Bernard Squarcini a toujours nié avoir joué les informateurs. Les gendarmes sont également tombés sur de généreuses subventions versées par le département (présidé par Jean-Noël Guérini) au syndicat Unité Police : 95 000 euros en 2009, puis 80 000 euros en 2010.

L. F.

@-Leravi - http://www.leravi.org