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Pour la liberté d’expression, c’est râpé...

le 11/03/2013

De plus en plus de rappeurs se retrouvent devant les tribunaux. Derrière ces procédures, la police mais aussi l’extrême-droite…

« Retour en force de l’ordre moral/ J’veux surtout pas t’saper ton moral/ Mais c’est le bordel/ Quand t’entres pas dans leur panel », chantait Kool Shen, en 98, bien avant que Joey Starr joue les gentils condés dans « Polisse ». Les papys du rap ont changé. En mars, Akhenaton avait reçu « le Ravi de plâtre »le Ravi 94) pour avoir mollement réagi au refus d’Orange (84) de voir IAM se produire dans une ville qui préfère, dixit le maire d’extrême-droite Jacques Bompard, « du philharmonique ou des chanteurs de variétés plus populaires ». Recevant en réaction une invitation du maire (PS) de Vaison-la-Romaine (et candidat face à Bompard aux législatives), le leader du groupe de rap marseillais s’était dit « soucieux de ne pas rentrer dans une guéguerre électorale Orange-Vaison »...


Pourtant, le constat de NTM reste d’actualité : « On nous censure parce que notre culture est trop basanée / Qu’on représente pas assez la France du passé », assénait le groupe il y a plus de dix ans. Alors que Marseille se réveille en capitale européenne de la culture, les procédures judiciaires à l’encontre des rappeurs se sont multipliées. L’Agrif - l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne – a porté plainte à l’encontre de Saïdou, du groupe Zone d’Expression Populaire et du sociologue Saïd Bouamama. Ils ont été mis en examen pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » pour leur livre-CD « Nique la France ».


Dans la région, où Saïdou a quelques attaches, la résistance s’organise, avec la mise en place de comités de soutien (notamment à Martigues dans le « 13 »). Le rappeur marseillais, Duval Mc, est de ceux-là. Ayant participé au livre-CD, il a sorti un morceau intitulé « Quand j’entends le mot France... » « Comme Saïdou, je m’intéresse à la colonisation, à la Françafrique, à ce qui s’est passé au Rwanda, cette histoire que la France refuse de regarder en face, explique-t-il. Il est donc scandaleux de voir ce morceau et ces artistes poursuivis en justice car c’est s’attaquer à la solution plutôt qu’au problème. Ensuite, il n’y a que la vérité qui fâche. Que ça fasse réagir ne me surprend pas. Surtout dans une région où la droite et l’extrême-droite sont très présentes… »


Tribunaux et censure


Cet été, le rappeur toulonnais Saigne J. s’est attiré les foudres de la maréchaussée locale. Le jeune homme sera interpellé à son domicile fin août et mis en garde à vue pour être jugé en comparution immédiate en septembre. En cause ? Trois malheureuses phrases glanées par les forces de l’ordre dans son répertoire. Notamment : « J’ai la rime qui perce le gilet pare-balles du brigadier surnommé "l’Allemand"... » Comme nous l’explique le jeune homme, « j’ai été un peu surpris qu’on vienne me chercher à mon domicile mais je m’étais toujours dit que si certains policiers tombaient sur une de mes chansons, ils allaient réagir ». Ce qui l’a franchement étonné, en revanche, « c’est l’ampleur médiatique que (son) affaire a pris au niveau local  ». Il recevra, entre autres, le soutien de la Ligue des droits de l’Homme pour qui « la critique des institutions fait partie du fonctionnement normale de notre démocratie et ne doit pas être entravée par la multiplication de procédures judiciaires qui constitue une forme de censure ». Saigne J. poursuit : « Si je suis pour la liberté d’expression, je suis contre tout amalgame et je trouve normal qu’il y ait des limites. Mais c’est à la justice de trancher. Voilà pourquoi j’ai dit au tribunal : "Certes, il y a de bons policiers. Mais avons-nous le droit de parler des mauvais ?"... » Le jeune homme a été relaxé en décembre.


Le groupe niçois Negrescro, en juillet dernier, avec son clip « L’Ariane », a aussi défrayé la chronique. En ligne de mire ? Un rodéo dans la ville, quelques tirs de Kalashnikov et un drapeau algérien brandi sur une église. Pourtant amateur de grosse cylindrée, il n’en faut pas plus pour que le « motodidacte » Christian Estrosi, député-maire UMP de Nice, emboîte le pas aux Identitaires, le groupuscule d’extrême-droite, afin de réclamer enquêtes et poursuite. Du côté de Negrescro, on assure que les armes sont factices et qu’il s’agissait d’une mise en scène, l’avocat du groupe assurant qu’il voulait là « dénoncer la facilité avec laquelle circulent les armes » dans ce quartier populaire.


Las, d’après les enquêteurs, les armes utilisées dans le clip étaient tout sauf factices, entraînant la mise en examen de deux figurants. Quant au chanteur, Pap, il a été condamné, en octobre, à six mois ferme, pour... trafic de stupéfiants ! De quoi réjouir Philippe Vardon, des Identitaires. Oubliant au passage qu’en 1996, Fraction, son groupe de rock avait lui aussi été inquiété par la justice. En cause ? Une chanson intitulée « Une balle » dont le refrain assénait : « Une balle pour les sionistes / Une balle pour les cosmopolites / Une balle pour les yankees / Une balle pour les lobbies / Une balle pour les marxistes / Une balle pour les capitalistes / Une balle pour la censure et pour cette dictature. »


L’Anti-France


Pour Karim Hammou, sociologue marseillais qui publie une «  Histoire du rap en France » (lire ci-contre), « le point commun de ces trois affaires, c’est que des groupes d’extrême-droite les utilisent pour convaincre, sinon les tribunaux, du moins l’opinion publique que ces rappeurs sont coupables de "racisme anti-français". Une façon, en creux, de les désigner comme la nouvelle incarnation de cette "anti-France" dont le nationalisme réactionnaire agite le spectre depuis plus d’un siècle. »


Si la « dénonciation virulente d’un certain nombre d’institutions - à commencer par la police et l’Etat - est une figure devenue classique du rap contestataire », pour Karim Hammou « ce n’est qu’à partir du début des années 2000 que des plaintes et des accusations publiques pour les paroles de certaines chansons se multiplient. La situation actuelle s’inscrit dans la continuité d’une criminalisation accrue du rap. Elle est liée au travail de lobbying mené par des groupes d’extrême-droite - auprès des élus locaux, des salles de concert et de l’opinion publique... - ainsi que par leur relais au sein de la droite ».


De fait, s’attaquer à un groupe de rap « constitue un excellent tremplin » pour ces groupuscules « qui gagnent ainsi une tribune d’expression inespérée ». D’autant que, note le sociologue, « plus que la violence ou l’illégalité éventuelle des paroles incriminées, c’est la figure stéréotypée, la caricature du "jeune de banlieue" qui est visée ». Et Karim Hammou de conclure : «  l’indignation suscitée par certaines chansons de Boris Vian, de Gainsbourg ou de Renaud ne les conduisait pas devant les tribunaux. Autre temps, autres mœurs. Aujourd’hui, chanter "Hécatombes" de Brassens peut conduire devant les tribunaux… ».


Sébastien Boistel

Le rap, un bon thermomètre

A l’heure où il suffit de se faire passer pour un « collègue » afin d’obtenir auprès de plusieurs commissariats la note du fichier Stic (Système de traitement des infractions constatées) de plusieurs rappeurs, la lecture d’une « Histoire du rap en France », du sociologue marseillais Karim Hammou (*), qui vient de paraître aux éditions La Découverte est salutaire. Notamment son dernier chapitre, consacré justement à la multiplication des procédures judiciaires contre des rappeurs. Il vient rappeler qui en sont les principaux artisans (l’extrême-droite), qui en sont les principaux relais (Nicolas Sarkozy…) et ce qui est à l’œuvre : une « croisade morale nationaliste ». Ça ne vous rappelle rien ?

S. B.

(*) Docteur en sociologie au centre Norbert Elias, à l’antenne marseillaise de l’EHESS. Animateur d’un blog passionnant : http://surunsonrap.hypotheses.org/

@-Leravi - http://www.leravi.org