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La police menacée par le syndrome France Telecom

le 18/03/2013

Dans les Alpes-Maritimes, les proches d’une policière qui s’est tuée en juillet 2011 tentent de faire reconnaître ce suicide comme accident de service. Sujet tabou !

« Marre de ce monde qui ne fonctionne plus qu’aux stats alors même que ceux qui les demandent ne savent pas à quoi elles correspondent !  » Le 4 juillet 2011, Nelly Bardaine, une gardienne de la paix de Cagnes-sur-Mer âgée de 39 ans, se suicide avec son arme de service, dans une voiture de police qu’elle a pris soin de garer en zone gendarmerie. Elle laisse une lettre qui évoque la réforme de la garde à vue, la défiance à l’égard des policiers, la pression du chiffre ainsi qu’une récente mutation à la cellule anticambriolage. « Encore merci à M. X (NDLR : son chef de service) pour cette promotion-punition. Eh oui moi c’est comme ça que je le ressens !  », a-t-elle écrit sur un papier à en-tête du commissariat.

On fait difficilement plus explicite. Pourtant l’administration n’a pas daigné répondre à sa famille qui a demandé en juin 2012 l’imputabilité au service de ce suicide, ainsi qu’une indemnisation. Le délai implicite de rejet passé, ses proches ont donc déposé, en octobre 2012, un recours auprès du tribunal administratif de Nice. Les parents, le frère et le concubin de Nelly Bardaine réclament 150 000 euros à l’Etat.
Le ministère fait le sourd

Mais le combat est surtout de principe. «  Je veux que l’administration reconnaisse enfin qu’un gardien de la paix peut se suicider pour des raisons uniquement professionnelles, explique son compagnon Franck Magaud, lui-même policier à Nice. Dans d’autres administrations comme l’Office national des forêts, cela a été reconnu. Mais le ministère de l’Intérieur, lui, fait la sourde oreille.  » L’une des personnes interrogées par l’inspection générale de la police nationale a ainsi suggéré que n’ayant toujours pas d’enfant à 39 ans, Nelly Bardaine ne pouvait être épanouie…
Depuis le début des années 2000, entre 30 et 55 policiers passent à l’acte chaque année, pour moitié avec leur arme de service. Un chiffre en forte baisse par rapport aux années 1980. Mais d’après une étude de l’Inserm sur la période 2005-2009, le risque de suicide dans la police nationale reste supérieur de 36 % à celui de la population générale (en prenant en compte des différences de la structure démographique).
Seul un cas a été reconnu comme accident de service, celui d’un commissaire en 2008 (1). « 
Il y a une volonté du ministère de l’Intérieur de ne pas créer un précédent, car ils auraient ensuite du mal à assumer les nombreuses indemnisations impliquées  », remarque Me Adrien Verrier, l’avocat de la famille.
Il insiste sur le caractère « 
uniquement professionnel  » du suicide de Nelly Bardaine. Passionnée de moto, la policière venait d’acheter un terrain avec son compagnon. « Nous avions plein de projets, nous allions construire une maison, la veille encore nous faisions du canyoning, nous avait expliqué Franck Magaud en août 2011. Mais son service lui tenait à cœur, et à un point que nous n’avions pas imaginé.  »
Discriminations homophobes

Le 15 septembre 2011, la famille a déposé plainte contre X pour « harcèlement moral  », «  conditions de travail incompatibles avec la dignité humaine  » et «  homicide involontaire  ». La famille visait explicitement le chef de service de Nelly, un commissaire depuis muté à l’état-major de Toulouse. La plainte avait été classée sans suite trois mois plus tard par le procureur de la République de Grasse.

Ce dernier connaît bien le commissaire en question puisqu’en septembre 2009, il avait déjà dû ouvrir une enquête le concernant pour «  détournement de fonds  », «  discriminations homophobes  » et «  harcèlement moral  » envers un de ses anciens subordonnés, au Brésil. Une plainte elle aussi classée sans suite, en juillet 2010…
L’administration avait réglé le problème à sa façon en août 2009, en mutant discrètement le commissaire à la tête des 140 fonctionnaires du commissariat de Cagnes-sur-Mer. Laurent Martin de Frémont, délégué SGP-Unité Police dans les Alpes-Maritimes, y avait constaté à l’été 2011 « 
un climat exécrable, des pressions pour obtenir des chiffres en comparant l’activité des policiers au sein même des brigades, des brimades constantes, de l’irrespect pour les personnes et en particulier pour les femmes  ».

« Pourquoi l’administration a-t-elle laissé ce commissaire, dont elle connaissait les antécédents, gérer un service de 140 personnes ?, reproche Franck Magaud. Ça, plus la politique du chiffre, c’est l’administration dans son ensemble qui est fautive !  »

Louise Fessard

Cet article a été publié dans notre enquête « police partout », co-réalisée avec Mediapart. Pour lire plus, c’est ici.

@-Leravi - http://www.leravi.org