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Tapie, brouilleur de cartes professionnel

le 15/04/2013

Bernard Tapie n’est pas encore le patron des journaux Hersant du Sud mais il déchaîne les commentaires. Coup de butoir à la liberté de la presse, scandale politico-financier, vrai-faux retour ? Tout le monde a une opinion sur un homme qui n’aime rien de plus que faire parler de lui…

Il est partout et nulle part à la fois. On annonce le mouillage de son yacht face à un hôtel de ville qu’il était à deux doigts de conquérir en 1995. Il n’en est toujours rien. Officiellement repreneur, depuis janvier, du groupe Hersant Médias – La Provence, Corse-Matin, Nice-Matin, Var-Matin et les journaux d’Outre-Mer – contre 50 millions d’euros, il ne possède encore que 5 % du capital (1). Brouilleur de cartes professionnel, Tapie et son retour fracassant à Marseille agite le milieu politico-médiatique. Phénomène amplifié par le débat co-organisé par le Ravi, Mediapart et Marsactu, à la Criée, le théâtre national de Marseille, le 11 février dernier.

Quelques élus miment l’indifférence. Comme Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône, qui dénonce une « ardeur des médias sur un non-sujet qui s’auto-alimente ». Elle jure ne pas avoir évoqué le sujet avec un proche, le député Guy Teissier, qui se verrait bien calife à la place de Jean-Claude Gaudin. « Le temps où Defferre contrôlait tout est fini mais il n’empêche que oui, Tapie à la tête de La Provence peut être un faiseur de rois, concède-t-elle. Il connaît très bien la vie publique marseillaise. »

Marc Fratani, proche de Tapie depuis plus de 25 ans (chauffeur, attaché parlementaire, dircom’ de l’OM…) assure à l’inverse que son mentor « ne cherche à faire aucun bruit mais cherche seulement à faire aboutir le plus grand groupe de presse quotidienne régionale en France ». Vise-t-il à faire de l’argent, sa spécialité, en dépeçant petit à petit le groupe à la vente ? « Vous croyez vraiment qu’il a besoin de ça pour s’enrichir à son âge ?, tacle Marc Fratani. Non c’est un boulimique de projets. Il faut arrêter d’être négatif, il veut agir dans le sens du bien public (sic). Si demain, il a des attitudes condamnables, il est tout-à-fait normal que les journalistes le dénoncent mais là, on est dans le procès d’intention. »

Procès d’intention…

Un procès que dénoncent aussi certains journalistes de La Provence, qui n’ont pas tous appréciés la soirée du 11 février, regrettant de ne pas avoir été invités à la tribune et prenant les salves de critiques de leur futur patron comme une remise en cause de leur intégrité professionnelle. « Se faire siffler lors d’un débat censé défendre la liberté de la presse, bravo ! Il y a une méconnaissance aujourd’hui du boulot de localier, tique Laëtitia Sariroglou, élue récemment présidente de la première société des journalistes (SDJ) du canard. Il n’y a pas que l’investigation dans la vie, même si le journal en fait avec les conséquences que cela peut avoir (2). Notre mission c’est de faire de l’info de proximité, on essaye de tout brasser. » Bernard Tapie, lui, a déjà annoncé, en janvier su BFM TV, sa conception du métier : « le rôle des journalistes n’est pas de créer un contre-pouvoir (…) (ils doivent être) attentifs à aider les élus en place à réussir. »

La SDJ - dans les tuyaux depuis novembre, avant que Tapie ne rentre dans la course contre le groupe belge Rossel et qui compte 140 adhérents sur les 196 journalistes du journal – a pour principal objectif de faire signer une charte de déontologie à Nanard mais surtout au directeur de la rédaction, Philippe Minard (3). Du côté de Nice-Matin, la stratégie est différente. « Il n’y aura pas de SDJ étant donné le peu de volonté de la part des salariés : il serait compliqué d’en prendre la présidence vu l’exposition de la tâche…, explique Laurent Martinat, élu syndical SNJ CGT. On sait avec quel profil arrive Bernard Tapie. On a donc des inquiétudes. En attendant, on a toujours la même direction, celle qui nous a mené dans le mur financièrement : 14 millions de déficit. »

« Bien sûr qu’on se pose des questions, on est les premiers concernés. Mais aujourd’hui rien n’a changé dans notre travail, Tapie n’est pas encore notre patron », commente Serge Mercier, élu syndical SNJ-CGT à La Provence. L’audit concernant tout le groupe GHM commandé à Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1 et commercial en temps de cerveau disponible, devait être présenté mi-février. Finalement repoussé sine die. « On en sait même pas quel rôle va jouer Tapie. Il a l’air de vouloir développer l’évènementiel autour du journal, peut-être ne touchera-t-il pas à l’information », espère le syndicaliste.

contre vigilance préventive

Prudent, naïf ? Nombreuses sont en tout cas les personnalités à redouter ce feuilleton Tapie II, le retour. Jean Kéhayan, ancien journaliste à La Marseillaise, au Provençal, aujourd’hui président du Club de la presse Marseille-Provence, s’attend à tout : « On peut facilement imaginer qu’il va restructurer tous les journaux, supprimer des rotatives de Nice à Montpellier pour faire du fric tout en écorchant la pluralité de la presse. En tant que patron de presse, doit-on faire du fric à tout prix ou respecter une certaine liberté et déontologie du métier ? »

Pierre Orasatelli, porte-parole du Renouveau PS13, connaît bien Bernard Tapie : il était chargé, fin 80, de rendre compte au PS parisien des faits et gestes de Tapie pendant ses années marseillaises : « Il a une profonde détestation pour Marseille. La Méditerranée n’est pas sa culture. Il aime les choses propres, méticuleuses, ce qui ne caractérise pas vraiment la ville. Il a des comptes à régler avec la classe politique locale et il arrive à leur faire peur : chacun essaie de connaître ses intentions et de positionner en fonction. »

Briguera-t-il la mairie, malgré les réticences supposées de sa femme ? 50 % des Marseillais l’espèrent selon un sondage du Parisien en février. Aidera-t-il Jean-Noël Guérini à plomber ses adversaires socialistes ? Règlera-t-il ses comptes avec Gaudin ? Préparera-t-il le terrain pour la reprise de l’OM par son fiston ? Pour Laurent Mauduit, auteur de nombreuses enquêtes sur Tapie, il n’y a pas l’ombre d’un doute : Bernard Tapie entrera dans la course à la mairie. Mais le journaliste de Mediapart s’attarde plus volontiers sur les conditions dans lesquelles l’Etat a reversé 400 millions d’euros à Bernard Tapie suite à l’affaire du Crédit Lyonnais : « Si les procédures engagées confirment les suspicions sur les conditions d’attribution de cet argent, on assistera là au plus grand détournement de fonds publics de l’Histoire ».

Vu l’origine des fonds de son nouveau patron La Provence, Var Matin et consorts seraient-ils en quelque sorte nationalisés ? « Oui vu comme ça, c’est pas mal, rigole Jean-Marc Coppola, vice-président Front de gauche à la région PACA. Mais tout cet argent aurait pu être utilisé pour autre chose. Les citoyens ont le droit de savoir, c’est pour ça que les médias doivent continuer à enquêter. » Suite au prochain épisode.

Clément Chassot

(1) Il doit à terme en prendre 50 %.

(2) Le Conseil général des Bouches-du-Rhône, dirigé par Jean-Noël Guérini, a décidé de retirer les publicités publiées dans le journal suite aux articles concernant ses démêlés judiciaires.

(3) Contacté, il n’a pas souhaité donner suite aux sollicitations du Ravi.

Libérons la presse !

Près de 1000 personnes pour assister, à La Criée, le théâtre national de Marseille, à une soirée sur la liberté de la presse ! Le rendez-vous co-organisé, le 11 février, par le Ravi, Mediapart et Marsactu, a fait le plein. L’objectif a été atteint : alerter sur les circonstances politico-financières douteuses (la justice enquête) qui ont permis, avec de l’argent public, à Bernard Tapie de renflouer ses comptes ; informer sur les circonstances, tout aussi contestées (une enquête parlementaire est en cours), dans lesquelles il a pu s’offrir les titres du Sud du groupe Hersant. Les mécanismes de l’enrichissement de Bernard Tapie ont été décryptés. L’histoire funeste de ses années marseillaises a été rappelée. La nécessité de faire vivre une presse d’investigation, poil à gratter, a été affirmée. La soirée a eu une conséquence indirecte : permettre à la nouvelle société des journalistes de La Provence de s’exprimer publiquement pour la première fois. Elle a vécu la soirée comme une forme de procès visant l’ensemble d’une rédaction. Ce n’était pas l’intention mais leur parole a pu être entendue. Comment a rendu compte des échanges, le lendemain, le quotidien du groupe Hersant ? Pas une seule ligne bien entendu...

M. G.

Pour regarder la vidéo complète de la soirée, c’est par ici.

@-Leravi - http://www.leravi.org