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« Vous fourvoyez le droit français ! »

Orange (84), conseil municipal du 25/03/2013
le 8/05/2013

En mars, le Ravi a "testé" le conseil municipal de Martigues (13) dont nous publions ci-dessous le résultat. Dans notre numéro de mai, actuellement chez les marchands de journaux en Paca, notre "contrôle technique de la démocratie" est consacré au conseil municipal de Sanary-sur-Mer (83)...

17h54

La majorité des élus prennent place dans la salle du conseil municipal. André-Yves Beck, fidèle compagnon de route et matière grise de Jacques Bompard, fait quelques pas derrière la tribune en scrutant le public. Pull à zip noir sur t-shirt vert, petits yeux mi-clos derrière ses lunettes, l’activiste d’extrême droite va finalement s’asseoir en retrait du siège du maire. De là, il peut surveiller tout le monde.

18h02

Le boss fait son entrée. Veste de costume et col roulé noir, calvitie et petites lunettes. Il claque quelques bises l’air fatigué. La manif pour tous de la veille et les bombes lacrymos y sont-elles pour quelque chose ? Il s’installe sur son siège : « Je déclare la 53ème séance ouverte. » A Orange, les élus d’opposition n’ont pas le droit au micro, ce qui les rend parfois inaudibles. Autre petit détail sympathique : la majorité bénéficie de bouteilles d’eau fraîche tandis que les autres doivent se contenter de Cristaline chaude.

18h06

Le premier dossier est important : le plan local d’urbanisme (PLU) entérine la construction d’un projet privé, le « Yéti parc », présenté comme un pôle sportif et culturel, qui sera accolé à un éco-quartier. Le tout dans une ancienne carrière, sur la colline St-Eutrope. Cependant, le commissaire enquêteur a émis une réserve sur ce dernier projet, pas vraiment compatible avec le caractère naturel de la carrière. Pas de problème pour la mairie qui passera outre…

18h10

Monique Bruey, une des deux élus UMP, la soixantaine au look très BCBG prend la parole : « Vous nous avez donné le document du PLU avec la mention « approuvée ». A quoi sert-on ? Vous n’avez aucun respect pour les élus d’opposition et les recommandations des experts de l’Etat. » Jacques Bompard, impassible : « une autre question ? »

18h12

C’est au tour de Jean Gatel, ancien député socialiste, d’invectiver le maire d’une voix forte. « Vous fourvoyez le droit français en ne tenant pas compte d’un regard objectif, loin des querelles politiciennes. Et votre argumentation n’est pas satisfaisante. De ce projet « Yeti parc », on ne sait rien ou presque. » Il continue sur l’inefficacité de la politique économique du maire qui, lui, se gratte la tête, sans un regard pour son interlocuteur.

18h18

Anne-Marie Hautant, élue régionaliste Europe Ecologie – Les Verts et vice-présidente de la région, s’impatiente. Cheveux bruns mi-longs et lunettes carrées, elle commence par un peu d’histoire : « Nous travaillons sur ce PLU depuis 2004. Voilà, tout ça pour ça. Mais ce n’est pas un hasard : des fonctionnaires boutés dehors car pas d’accord avec le maire, des contractuels qui se sont enfuis car il était impossible de travailler avec vous. Ce que vous voulez, ce sont des exécutants. » Avant de continuer sur l’éco-quartier : « Il n’a pas de sens s’il ne se situe pas aux alentours du centre-ville. Mais de centre-ville, il n’y en a plus, il n’y a plus personne. Orange est une ville qui se meurt. » Pendant toutes ces interventions, Jacques Bompard, au choix, regarde par la fenêtre ou pose sa main sur son menton en position « sieste discrète ».

18h27

L’ancien élu Front National riposte, tout en dédain et ironie. Et le ton monte… On le croyait apathique ! « Un commissaire enquêteur donne des avis à géométrie variable » ; « un pays de fous qui n’incite pas les gens à travailler et qui préfère financer une politique de chômage qu’elle fait porter sur les travailleurs »… Avec une mention spéciale pour Anne-Marie Hautant : « Avec vous, c’est "Il n’y a qu’à faut qu’on". C’est bon vous avez terminé votre numéro ? En plus, vous diffamez : je ne suis jamais intervenu auprès de mes services. » Pour finir avec une déduction politique limpide : « Faire du logement social c’est bien mais ça ne fait pas tout. Comment voulez-vous attirer chefs d’entreprises ou des ménages aisés avec des logements sociaux et donc créer des emplois ? Que l’Etat me donne l’indépendance d’Orange et vous verrez, il n’y aura plus de chômage et on ne paiera plus d’impôts. » Une enclave suisse à proximité de celle des papes ?

18h50

Jean Gatel estime que le maire a « insulté son intelligence ». Il hurle que tout cela est proprement insupportable et qu’en 30 ans de vie politique, il n’a jamais injurié personne. Il se lève, prend la poudre d’escampette. On ne le reverra plus. « Toujours le même numéro », souffle Bompard.

19h08

La nuit est tombée et les nombreux spots lumineux du plafond se réfléchissent sur le crâne lustré du député-maire.

19h15

On passe aux subventions accordées aux associations. Monique Bruey s’étonne de voir qu’il y a toujours des chouchous et qu’on donne autant à une association pour sauver les chats errants que pour certaines œuvres caritatives. Hautant reprend le flambeau en retraçant encore une fois l’histoire : « Il y a 18 ans, lors de votre élection, 300 associations étaient subventionnées pour un montant de 2,6 millions d’euros. Aujourd’hui c’est 53 associations pour 2,3 millions d’euros. Elles font pourtant le sel d’une ville. » « Nous faisons le maximum, répond Jean-Pierre Paséro, élu en charge du sport, cheveux en brosse et bronzage insolent. Personne ne se plaint. Et nous n’avons pas vocation à financer le social, c’est le rôle du conseil général. » Fermez le ban.

19h39

Le conseil municipal souhaite réduire la surface du marché d’Orange, une parcelle soumise au vent disséminant des déchets partout. Monique Bruey fait référence à un témoignage publié dans un hebdomadaire économique local (les petites affiches de Vaucluse, ndlr) accusant la mairie de prendre cette mesure pour se débarrasser des marchands un peu trop bronzés. « Faux, répond Gérald Testanière, l’élu en charge. Parmi ceux qu’on a remplacés, tous n’étaient pas européens. » Anne-Marie Hautant s’énerve : « Vous nous dites qu’il faut donner du travail aux gens et vous leur en enlevez. Si vous n’existiez pas, il aurait fallu vous inventer. » Le brouhaha monte. « Arrêtez de calomnier », lance Gilles Vivien, un élu au teint aussi jaunâtre que ses cheveux. Bompard en rajoute une couche : « Madame, vous êtes tenue de vous comporter correctement. Où est-ce que vous avez appris à être élue ? Je n’ai pas la patience du président du conseil régional ! 

19h45

Le fils du maire est à la porte du conseil depuis le début de la séance. Grande admiration paternelle.

19h55

Une série de délibération sur l’assainissement de l’eau commence. Monique Bruey n’y comprend rien. On est proche de l’humiliation.

20h02

A quelques minutes de la fin du conseil. Anne-Marie Hautant remarque qu’un courrier qu’on lui a adressé à la mairie a été ouvert : « C’est inadmissible ! » Bompard : « C’est pas moi. » Tout le monde crie. « Vous accusez des fonctionnaires madame », lance l’adjoint au teint jaunâtre. L’élue se lève, se retourne vers l’une de ses connaissances. « Bon, on va aller boire un coup hein ? »

Clément Chassot

Orange (84)


29 135 habitants (2010)
1 fleur « villes et villages fleuris »
46 caméras de vidéosurveillance
17 % logements sociaux
29,54 % pour Marine Le Pen le 22 avril 2012
Le maire : Jacques Bompard (Ligue du Sud, extrême droite) depuis 1995 (alors élu FN). Il est député depuis 2012. 70 ans, dentiste.
La majorité : 31 conseillers de la liste « Bompard 2008 »
L’opposition : 2 conseillers UMP « Ensemble pour Orange », 4 conseillers PS et Europe Ecologie – les Verts « Rassemblement démocrate »
Le conseil municipal soumis au test du Ravi :
Durée : 2h13
Présents : 29 élus de la majorité, 5 de l’opposition
Temps de parole cumulé de l’opposition : 1 heure
Le public : 40 personnes dont 5 journalistes

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