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Un « PIP SHOW » déprimant

le 16/05/2013

Aujourd’hui, ce 17 mai, fin du procès « PIP » qui se déroule à Marseille depuis le 17 avril. 5000 plaignantes, 300 avocats, 110 000 pièces au dossier, 250 journalistes pour une instruction « hors norme » où Jean-Claude Mas, le principal prévenu, ne cache rien de l’industrie de la chirurgie esthétique... Reportage...

17 avril, 10h30. Habillé d’un pantalon côtelé, d’une chemise et d’une parka (qu’il ne quittera pas durant tout le procès), Jean-Claude Mas, 74 ans, respire un grand coup avant de passer la porte du 6e tribunal de Grande instance de Marseille délocalisé au parc Chanot. Dans la salle l’attend la « meute » (1) : 250 photographes et cameramen bousculent le prévenu, montent sur les tables. Une demi-heure plus tard, Claude Vieillard, présidente du Tribunal, l’appelle à la barre. Jean-Claude Mas déclare disposer, comme revenu, d’une pension de retraite de 1700 euros par mois (2), une clameur d’indignation s’élève du public, composé de 400 plaignantes sur les 1000 attendues. Du coup, les autres trois salles de retransmission sont vides et le resteront les jours suivants. Des plaignantes bien loin de l’image de bimbo à gros seins. La majorité a plutôt 40-50 ans, opérées suite à plusieurs grossesses ou pire, à un cancer du sein.

19 avril, 9h30. De retour à la barre, Jean-Claude Mas, qui se présente plus comme un « super commercial » que comme le fondateur de PIP, confirme calmement ses aveux effectués en mars 2010 aux gendarmes sur l’utilisation d’un gel maison pour remplir les prothèses durant 10 ans mais réfute son caractère dangereux pour la santé des patientes en arguant son expérience de «  ses 30 ans de carrière dans la prothèse  ». Il est fondamentalement convaincu d’avoir mis au point «  le meilleur produit du monde  ». Le public, deux fois moins important, réagit. La défense de Mas est ainsi établie. Celle des 4 autres prévenus est encore plus simple : «  Nous agissions sous la contrainte. Ce n’est pas de notre faute, c’est celle de Mas.  »

RUPTURE DE L’ENVELOPPE

22 avril, 14h30. Le procès entre dans le dur alors qu’il ne reste quasiment plus de plaignantes dans la salle et seulement une vingtaine d’avocats présents. Jean-Christophe Borne, puis Thierry Cirdet, inspecteurs de l’Afssaps (3), alertés par une photo en novembre 2009, ont effectué le contrôle en mars 2010 de l’usine de la Seyne-sur-Mer (83) et décidé la suspension de la mise sur le marché des prothèses PIP. S’ensuit une batterie de tests sur les prothèses PIP effectués par l’agence et des spécialistes en silicone qui débouchent sur la certitude qu’elles représentent un risque de santé publique. «  La formule du gel PIP n’est pas stable et provoque un plus grand taux de rupture de l’enveloppe, affirme Thierry Cirdet. Ce taux est de l’ordre de 20 % sur 5 ans alors que la durée de vie d’une prothèse est plutôt de 10 à 15 ans. Nous avons constaté que le gel était irritant sur un test réalisé sur des lapins. Pour nous, le risque sanitaire est constitué par le fait que les porteuses de prothèses PIP sont plus souvent exposées à être réopérées.  »

23 avril, 10h. Les avocats de la défense attaquent Jean-Claude Ghislain, responsable de l’Afssaps venu témoigner, sur le risque sanitaire que représente le gel PIP. « Des études anglaises, néerlandaises et australiennes ont démontré que le gel PIP n’est pas irritant, ou en tout cas, pas plus que les autres produits sur le marché  », souligne Me Boudot.

FRAUDE GENERALISEE

23 avril, 15h. Début des témoignages d’anciens salariés de PIP. Hervé Dessoliers, l’ancien responsable informatique de PIP affirme : «  A chaque audit, on me demandait d’effacer de la base de données achat sur deux fournisseurs, dont Brenntag, le gel silicone industriel qui servait au gel PIP. Dès 2008, tout le monde connaissait la fraude dans l’entreprise.  » Suit Vincent Poirier, responsable qualité chez PIP de 1998 à 2010 : « Dans la salle de production, on avait une feuille de couleur pour le gel PIP et une feuille blanche pour le produit homologué Nusil. Tout le monde le savait dans l’entreprise, c’était entré dans les mœurs de l’entreprise. »

24 avril, 9h30. Loïc Gossard, prévenu et ancien directeur de production : « De 2001 à 2005, on faisait du gel PIP, puis en 2006, on a réintroduit le Nusil, le seul gel homologué, pour les prothèses MX. En 2007, vue le nombre de ruptures des prothèses remonté par le service commercial, les cadres essayent de convaincre M. Mas de passer en tout Nusil.  » Claude Couty, directeur général, confirme mais explique également que «  l’utilisation du gel PIP faisait économiser 1 million d’euros par an. Le remplacer par le Nusil mettait en danger la viabilité de l’entreprise. » Chez PIP, Claude Couty émargeait à plus de 10 000 euros par mois, les trois autres cadres prévenus entre 4 et 5000 euros net par mois. Quant à Jean-Claude Mas, malgré sa dégaine, il pouvait toucher jusqu’à 300 000 euros brut par an en jetons de présence en tant que membre du directoire de l’entreprise.

24 avril, 13h45. Etant prévenu et non pas inculpé, Jean-Claude Mas est libre de ses mouvements. Il sort devant le tribunal pour fumer une cigarette et improvise une petite conférence de presse où, du bout des lèvres, il demande pardon aux plaignantes. De retour à la barre, il réaffirme pourtant que « le gel PIP est le meilleur du marché. Ma seule erreur, c’est de ne pas l’avoir fait homologuer. »

25 avril, 11h. Coup de théâtre : Anne-Laure Font, Loïc Gossard et Thierry Brinon, les trois cadres prévenus se succèdent à la barre et affirment tous la même chose. « La forte proportion de ruptures de prothèses n’est pas dû au gel PIP mais au procédé de fabrication de l’enveloppe que nous avons d’ailleurs mécanisé en 2008.  » Des assertions qui dégonflent le risque sanitaire établit par l’Afssaps et défendu par le procureur de la République. L’ensemble des avocats de la défense enfoncent le clou en demandant d’exclure de la fraude les prothèses MX remplies de gel Nusil depuis 2006, ce qui pourrait exclure de fait une plaignante sur 4. Verdict le 17 mai…

Stéphane Sarpaux

(1) Terme qu’assument clairement les journalistes audiovisuels et les photographes.

(2) Comme le docteur Maure, Jean-Claude Mas a organisé son insolvabilité.

(3) Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, devenue depuis le scandale Médiator l’ANSM.

« J’attaque mon chirurgien »


Parmi les récits dignes et douloureux des plaignantes entendues à la barre, Patrizia a décidé d’attaquer son chirurgien esthétique. « En 2001, il m’avait posé des prothèses. 4 mois plus tard, elles fuyaient, il m’en a posé des autres, des PIP que Mas a offertes, même si j’ai quand même dû payer l’anesthésiste et la chambre. Lui s’est fait rembourser son acte par la sécurité sociale. En 2010, ces prothèses fuient à nouveau. Là, le chirurgien ne veut plus me toucher et me fait des pressions pour que je ne dise rien. J’ai dû attendre car je n’avais plus d’argent. J’ai fini par changer de chirurgien pour procéder à l’explantation et il m’en a posé de nouvelles. J’en suis de 10 000 euros de ma poche et là, je sens une boule. Je vais passer une IRM le mois prochain. J’ai peur d’avoir attrapé un cancer. Ils ont tous déconné, depuis Mas, le certificateur, l’Afssaps et surtout les chirurgiens qui nous ont vu comme des rentes. »

@-Leravi - http://www.leravi.org