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L’Estaque, entre mémoire ouvrière et camping alter

le 10/06/2013

En mai l’Estaque est à l’honneur à Marseille. Tandis que son histoire ouvrière fait l’objet d’une expo au J1, le quartier accueille les campeurs alternatifs de Yes we camp. Un chassé-croisé potentiellement fécond…

Ça va converger ou ça va péter ? Yes we camp a ouvert au public. La « mini-ville » va exister jusqu’en octobre sur les quais de la lave de l’Estaque, entre les plages des Corbières et le front de mer panisses/chichis/joute nautique prisé des Marseillais. « Né dans le berceau du Off », comme le rappelle l’une de ses chevilles ouvrières, Nicolas Détrie, Yes we camp a tout pour devenir l’un des projets marquants de l’année capitale de la culture européenne. Le In en est d’ailleurs aussi partenaire, tout comme la mairie de secteur (15-16) de la socialiste Samia Ghali.

« On veut que ce soit à la fois une mini-ville écologique, un endroit accueillant de la création artistique et un projet co-construit et participatif », résume Nicolas Détrie. Lui et son équipe ont choisi l’Estaque parce que ce quartier est « typiquement marseillais  : on y trouve à la fois la mer, les collines, la ville, un quartier avec une histoire forte et des frictions urbaines. Aucun de nous ne vient de l’Estaque mais il nous a semblé que cela avait du sens de mener ce projet ici. » Plutôt que sur les plages du Prado ou au pied de la tour CMA-CGM, entre autres spots envisagés.

Le temps des sirènes

« Il y a un contraste très fort entre ce projet et le quartier, s’amuse Jacques Vialle, professeur des écoles et directeur depuis une dizaine d’années de l’école élémentaire de l’Estaque Gare, classée ZEP. Juste au-dessus du site où va s’implanter le campement, il y a les Riaux qui, comme l’ensemble Pasteur, reste un quartier populaire, avec des pauvres, des taux de chômages élevés. S’il n’y a pas une médiation entre les deux, ça peut péter. L’Estaque, c’est une marmite avec de fortes tensions sociales. Si tu y débarques avec de l’argent, surtout s’il vient des institutions, il vaut mieux s’assurer qu’il sera d’une manière ou d’une autre redistribué, sinon... »

Jacques travaille depuis 2009 sur la mémoire ouvrière du quartier en partant sur le terrain avec ses CM2 « pour mener un travail de déambulation » dans les vestiges des tuileries du quartier qui employaient encore un bon millier d’ouvriers dans les années 50. Des itinéraires dont les élèves ramènent des sacs de tessons ornés de motifs. « Cela confère un caractère énigmatique à nos trouvailles qui les propulse dans l’enquête, raconte l’enseignant. Le but n’est pas de découvrir le patrimoine ouvrier mais de mettre ces enfants en position de petits chercheurs. » Les enfants recueillent des témoignages, se penchent sur l’histoire des usines... Les résultats seront visibles au J1 tout le mois de mai sous la forme d’une expo baptisée « Le temps de sirène », en mémoire du quotidien des habitants « rythmé par les sirènes des usines ».

Prolos versus bobos

L’école de l’Estaque Gare a longtemps été celle « des enfants d’immigrés et de gitans ». Elle est aujourd’hui plus mixte socialement à l’image d’un quartier où les prix de l’immobilier flambent et où se sont installés ces dernières années quelques bobos exogènes. Attirés pour partie par « les clichés erronés », dixit Jacques Vialle, qui circulent sur ce vieux quartier de Marseille. Genre Marius et Jeannette ? « Non. Dans ses films, Robert Guédiguian, qui en vient, parle plutôt de façon juste de l’Estaque, assure l’instit. Mais d’autres entretiennent l’image superficielle d’un quartier qui serait seulement mignon et charmant... En oubliant que l’Estaque, il y a encore quelques décennies, c’était dur, pollué, industriel... » Et que nombre d’enfants de la classe ouvrière, nourrie par l’immigration après-guerre, y vivent encore.

Cette réalité sociale de la « marmite » estaquéenne, on assure en avoir conscience du côté de Yes we camp. « On veut vraiment mettre en place un espace de rencontre, insiste Nicolas Détrie. L’idée c’est que le public de MP 2013, les touristes estivaux, autant que les voisins puissent tous trouver leur compte dans le projet. Il y a de la place pour tous les commerçants, artisans, habitants du quartier qui veulent s’investir. » Sans attendre les autorisations administratives d’installation qui ne sont tombées que mi-avril, l’équipe dit avoir multiplié les contacts avec tous les acteurs du quartier  : centres sociaux, CIQ, comité des fêtes, etc.

Jacques Vialle a trouvé leur démarche plutôt positive. « Si ça peut amener du décloisonnement, ce sera très bien », espère-t-il. Il ira visiter la mini-ville avec ses CM2. Avec une idée en tête  : « A travers nos enquêtes avec les enfants, on se retrouve souvent face à la question de l’auto-construction dans le quartier. Avant, c’était des travailleurs qui bâtissaient leur logis et ça faisait des bidonvilles. Là, bien sûr, ça n’a rien à voir, la dimension artistique et ludique prend le dessus.  » Des petits-enfants de travailleurs immigrés qui investissent sur leur quartier un projet alternatif conçu par des cultureux branchés écolos  : c’est le scénario rêvé du printemps estaquéen qui débute.

Emmanuel Riondé

@-Leravi - http://www.leravi.org