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Cultiver ou vendre au plus offrant ?

le 28/06/2013

Dans une région pauvre en terres agricoles, la bataille du foncier est déterminante. Si on a l’habitude de pointer l’accointance entre les promoteurs et les élus de proximité, certains paysans sont parfois les principaux fossoyeurs de leur activité. Exemple à Aubagne (13).

Comme de nombreuses petites villes autour de Marseille, Aubagne connaît depuis 20 ans une forte pression immobilière. « En moyenne, le prix du m2 est de 3000 euros, contre 2000 à Marseille, explique Bruno Franck, agent immobilier. Dans certains quartiers d’Aubagne, comme Beaudinard, le m2 grimpe à 4000 euros. » Beaudinard ? Avec le Garlaban en toile de fond, des champs, deux autoroutes, une zone commerciale, la zone attire toutes les convoitises. « C’est un peu le syndrome de la campagne à la ville, poursuit Bruno Franck. Les Marseillais se battent pour habiter ici ! »

Seul problème pour les promoteurs, l’existence depuis 20 ans d’une politique agricole menée à la ville d’Aubagne, puis par l’intercommunalité du Pays d’Aubagne, chose plutôt rare pour une ville dirigée par le Parti communiste depuis 1965. « C’est une conversion assez récente, explique Barbara Monbureau, paysagiste qui avait fait un mémoire sur la zone (1). Fidèle à la doxa ouvriériste et productiviste, la municipalité avait plutôt privilégié la création d’un tissu de PME et d’un centre commercial de plusieurs dizaines d’hectares gagnées sur les terres agricoles au sud de la ville (zone des Paluds). Dans les années 1960 et 1970, pour faire face à l’augmentation rapide de sa population (suite notamment aux rapatriés d’Algérie dès 1962), des permis de construire sont signés à tour de bras, poussant la ville à gagner toujours plus de foncier constructible sur la zone agricole. » La construction de la résidence Clair Soleil, petit ensemble de tours au beau milieu des champs à Beaudinard, en est l’exemple le plus frappant. Dans les années 1980, ce sont les lotissements qui sortiront de terre et qui grignoteront à nouveau les terres fertiles.

C’est sur ce modèle qu’à la fin des années 1980, la municipalité souhaitait développer la zone d’activité Napoléon, au Nord de la plaine de Beaudinard. Mais c’était sans compter sur les derniers paysans présents mobilisés par François Knipping. Concerné sur ses terres par l’extension de la zone d’activité, il a réussi à convaincre Jean Tardito, maire PC de l’époque, de préserver les derniers hectares agricoles sur sa commune. Pour Virginie Makaeeff, conseillère ommunautaire déléguée à l’agriculture du Pays d’Aubagne et par ailleurs fleuriste de profession, «  François Knipping avait raison quand il s’est mobilisé contre la zone Napoléon. Sans la politique agricole mise en place depuis vingt ans, aujourd’hui, il n’y aurait tout simplement plus d’agriculture à Aubagne ! » Une politique qui s’est progressivement renforcée avec la création d’un organisme technique pour les agriculteurs, d’acquisitions de foncier, l’invention d’une marque de territoire et celle d’un carré de producteurs locaux au marché d’Aubagne. Un terreau fertile qui a permis la mise en place, en 2001, de la première Amap (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne) de France et depuis, le développement des circuits courts, dont les maraîchers de Beaudinard sont les premiers acteurs et bénéficiaires.

Pour autant, la politique agricole de la mairie n’a pas transformé Beaudinard en sanctuaire agricole. Rien qu’en 2011, la ville a signé un permis de construire pour deux lotissements (douze lots et onze villas), une crèche associative et la création de petits commerces. « Ce sont des constructions en périphérie de zone, précise Martine Thérond, responsable du développement économique du Pays d’Aubagne. Le cœur de la Plaine demeure préservée par la charte, même si, de l’autre côté, tout le monde ne joue pas le jeu. » Certains paysans à Beaudinard préfèrent en effet laisser leur terre en jachère plutôt que de les louer à des jeunes... « Même pour moi qui suis ici depuis des années et qui connaît tout le monde, je n’ai pas pu trouver des terrains pour agrandir mon exploitation, déplore Bruno, le neveu de François Knipping, qui exploite 5 hectares. Ces agriculteurs-là, qui sont souvent à la retraite n’ont pas d’enfants pour reprendre la suite. A chaque élection, ils votent pour l’opposition en espérant que la nouvelle équipe annule la charte agricole. De cette façon, les terres pourraient devenir constructibles, ce qui leur permettrait de vendre leur terrain au prix fort. » Et de conclure, dépité : « En fait, ils font de la spéculation contre leur propre métier et contre tous ceux qui continue de travailler la terre ici. »

Stéphane Sarpaux

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(1) Vers une agriculture urbaine, l’exemple de la plaine de Beaudinard à Aubagne, Barbara Monbureau, éd. Educagri, 2007.

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