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La cité c’est pas gay !

le 23/09/2013

Loin du brouhaha des débats sur le mariage pour tous qui ont ravivé pas mal d’homophobie, les homos des cités ont regardé ça de loin, plus préoccupés à ne pas être démasqués…

Des homos dans les quartiers ? Ça fait rire Micka et Fahïm, 17 ans, croisés à un arrêt de bus à proximité de la Cité Berthe à La Seyne-sur-mer (83) : « En tout cas y’en a pas ici, ça s’saurait ! » Et ça s’saurait comment  ? « Ben ça s’voit ! », lancent-ils en chœur. Pas sûr qu’un homo des quartiers se balade en survêt rose ou baskets à paillettes… Malgré ce qu’ils peuvent croire, il y a plus de gays dans les cités que ce que l’on imagine, Il suffit pour cela de surfer sur des sites comme Kelma qui affiche « 14 644 profils beur/black gay » ou d’autres aux noms plus évocateurs comme CitéWesh. « Ils sont musulmans, ils boivent de l’alcool et ils vont au Boy’s Paradise [ndlr : boîte gay de Toulon], je caricature mais c’est ça », expliqueThierry-Fortuné Credi, président de l’association Gay Power Toulon (83). Si tu « fais » mec ça passe, mais pour un gay efféminé la vie en cité c’est très difficile. De là à ce que l’un d’entre eux se confie… Ça serait s’avouer à soi-même que les choses ne se passent peut-être pas si bien que ça, malgré ce qu’ils en disent. »

Effectivement, pas facile de trouver des témoignages. Pas facile non plus de se dévoiler quand on met tant d’énergie à se cacher parce qu’on est différent dans un milieu où l’on brandit la masculinité comme un étendard. Après pas mal de refus, un contact nous met en relation avec Julien (1), 28 ans qui a grandi dans une cité de la Ciotat (13). S’il parle c’est parce qu’il a quitté le quartier et qu’il s’assume désormais en tant qu’homo. Enfant calme, il s’est souvent fait traiter de « tafiolle ». « A l’adolescence, du coup, tu sais comment te comporter pour ne pas être emmerdé. Moi j’ai toujours eu des potes auprès desquels je jouais l’hétéro. Je me suis fondu dans le moule pendant des années, raconte Julien. Entouré de plein de filles il passe alors pour un séducteur. Ce qui m’arrangeait bien ! Parfois j’ai entendu des "Ouai Julien il est pédé", mais on ne m’a jamais posé la question franchement. » Pas d’internet à l’époque pour draguer ! Il se fie donc à la rumeur disant qu’un tel est homo et s’en rapproche… Son coming-out, il le fera à 18 ans lorsqu’il quitte le quartier pour la fac : « Je viens d’une famille italienne et pieds-noirs, vous vous imaginez ! Ma mère a eu du mal, mais c’est la mentalité du quartier qui veut ça, elle ne m’a pas renié mais on n’en parle pas… Bizarrement, mon grand frère, pourtant un vrai voyou de la cité, a été celui qui l’a le mieux accepté et qui m’a toujours défendu. »

Une vie cachée

Une existence à la limite de la schizophrénie que pas mal d’homos des cités connaissent. La double vie c’est un peu le prix à payer pour sa tranquillité… Dans son livre « Homo-Ghetto »(2), l’un des rares bouquins sur le sujet, le journaliste – et désormais conseiller en communication d’Aurélie Filippetti -Franck Chaumont dresse des portraits de ces homos des cités. Pour lui, ils sont victimes d’une double discrimination : celle de vivre dans des cités Ghetto et celle d’être rejetés par ces mêmes cités à cause de leur sexualité. « Ils sont niés par tous dans tout ce qui les constitue », note-t-il en introduction. Le plus grand nombre se cache ou fuit mais malgré tout quelques rares personnalités décident d’afficher leur différence. A quel prix ? Franck Chaumont relate l’histoire de Nadia, 43 ans, qui vit à la Bégude (Marseille 13ème). Elle a choisi de ne pas se cacher, mais se fait agresser régulièrement, des insultes mais aussi des passages à l’acte comme sa porte qui prend feu.


Pas plus facile pour les filles que pour les garçons, donc. « Deux lesbiennes ensemble ça excite les mecs mais dans les vidéos pas dans la vraie vie ! explique Thierry-Fortuné Credi. Ça en fait deux de moins pour eux ! Mais contrairement aux mecs, les filles vont plus facilement au contact, ce sont des bagarreuses. » Angéla, 28 ans, originaire du Vaucluse, a travaillé et habité dans une cité chaude du 3ème arrondissement de Marseille. Elle qui vit son homosexualité sans problème, s’est pourtant montrée discrète ces années-là : «  J’avoue que je n’ai pas fait ma mariolle, parce que je ne l’ai pas senti et je pense avoir eu raison. Je vivais non loin avec ma copine et ne voulais pas avoir d’ennuis liés à ça. »


Parfois un soupçon, une délation ou une confidence font que certains se retrouvent à la rue. Ces naufragés, l’association le Refuge les accueille et tente de leur trouver un logement. « On reçoit des jeunes de tous les milieux, explique Thierry Ksiss, délégué régional Marseille-Paca. Mais je me souviens d’un gamin des quartiers pour qui la violence ambiante était devenue invivable et à qui nous avons trouvé un logement libre sur Paris. Parfois ça fait aussi du bien de prendre une bouffée d’air ailleurs. »

Partir avant que ça ne tourne au drame… Marie-Suzanne Ketchian, aujourd’hui présidente de la Lesbian & Gay Pride (LGP) Marseille, a d’abord travaillé comme responsable d’une mission locale dans les quartiers Nord auprès de jeunes en difficulté. C’était à la fin des années 90 et elle en garde un souvenir ému d’impuissance qui a forgé son militantisme : « Il y avait une jeune fille qui s’était identifiée comme homosexuelle. Un jour elle a disparu. Je me suis mise à enquêter et j’ai découvert qu’elle était séquestrée dans un appartement désaffecté par ses propres frères à cause de son orientation sexuelle. Elle a subi un viol collectif "pour la soigner ". Le calvaire a duré des semaines et elle a fini par se défenestrer. A l’époque, j’ai frappé à beaucoup de portes, et aucune ne s’est ouverte. Je me suis promis alors de ne plus jamais me trouver désemparée face à une telle situation. »

Déconstruire les clichés

Pour Romain Donda, délégué régional de SOS homophobie (3) on avancera en déconstruisant les clichés. Pour lui qui intervient en milieu scolaire auprès des jeunes Marseillais de toutes classes sociales, il n’y a pas vraiment de différences sur le fond entre les quartiers Nord et les quartiers Sud. L’homophobie est présente partout face à ce qu’on ne connaît pas.« C’est la forme qui change, note Romain Donda. Dans les quartiers Nord, on s’exprime plus directement, mais du coup les arguments sont plus simples à démonter. Et on obtient plus de tolérance de la part des jeunes des quartiers difficiles car ils savent déjà ce que c’est le rejet et la mise à l’écart. Ils sont d’autant plus dans l’empathie quand on leur explique que ce n’est pas normal qu’un jeune soit rejeté à cause de sa sexualité. »

En 2009, après la sortie de son livre, Franck Chaumont s’était révolté que les politiques ne se soient pas emparés du problème. En 2013, nous interrogeons Samia Ghali, sénatrice maire PS des 15/16ème arrondissements de Marseille, sur le sujet. Elle est étonnée par la question : « Je n’ai pas le sentiment qu’on les rejette, en tout cas je ne connais pas ces cas-là. On n’est jamais venu se plaindre d’actes homophobes non plus. » Pour l’instant aucun mariage homo n’est enregistré dans sa mairie du 15-16… [Au même moment, fin juin, la mairie du centre ville des 1/7 affiche 35 demandes]. Puisque tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, à quand les chars de la gay-pride, plutôt que ceux de l’armée, dans les quartiers ?

Samantha Rouchard

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(1) A la demande des interviewés les prénoms ont été changés.
(2) « Homo-Ghetto, gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la république », Cherche midi éditeur (2009).

@-Leravi - http://www.leravi.org