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Des palmarès aux conséquences politiques

Tribune, Par Jacques Le Bohec, sociologue du journalisme
le 24/02/2014

Les journalistes prêtent aux chiffres un pouvoir miraculeux pour valider la vision des élites qu’ils relayent sans l’interroger. Une analyse de Jacques Le Bohec, professeur à l’Université Lyon 2.

Les journalistes d’informations générales parisiens adorent les classements et les palmarès. La chose est étonnante car leur rapport aux chiffres est plutôt méfiant. Ils sont persuadés que les chiffres font déguerpir les gens et baisser ventes et audiences. Ils n’hésitent pas à l’interrompre intempestivement s’ils trouvent que leur invité en mentionne trop. D’après eux, les chiffres équivalent à une expertise ésotérique et ils en font un usage parcimonieux. Quand la citation d’un chiffre devient inévitable, il s’efforcent de trouver une illustration imagée : une courbe, un camembert, une carte. Ils affichent un souci pédagogique vertueux alors que cela trahit leur souci commercial de ne pas rebuter les consommateurs ainsi que leur incompétence et leur indifférence en matière de raisonnement statistique. Il faut être léger, superficiel, attirant, spectaculaire, ignorant.

Aussi se contentent-ils volontiers de signes extérieurs (apparents) de scientificité (pertinence) du moment que les chiffres annoncés vont dans le sens souhaité. Autrement dit, il suffit que ces chiffres soient livrés au public pour qu’ils acquièrent une présomption d’évidence en eux-mêmes. Par une sorte d’effet de sidération qui annihile l’esprit critique. On songe en priorité aux pourcentages proclamés tambour battant par les sondeurs malgré les conditions rocambolesques de leur fabrication. Les journalistes aiment bien. Il faut dire que ces conditions débouchent sur une confirmation miraculeuse des intérêts défendus par les propriétaires des firmes de sondages et par les commanditaires consentants ou candides (journaux, partis, lobbies). Quand ces chiffres semblent confirmer la vision des élites, les journalistes parisiens d’informations générales les relaient sans réserve, en boucle sur les chaînes et stations d’information dite continue. Cela leur donne le sentiment qu’ils tiennent compte de la réalité, d’une opinion publique qui est en fait un résultat aberrant construit par les sondeurs.

Ils adorent les classements (best-sellers), les palmarès, les top 50, les baromètres, les concours (de miss), les télé-crochets, surtout quand ils leur permettent d’entonner les mêmes refrains et les mêmes pressions idéologiques sur les décideurs politiques. C’est ainsi que les gouvernants se montrent très sensibles aux classements des agences de notation, du magazine Forbes, de Pisa ou de l’Université de Shanghaï. Cela incite les gouvernants à décider, non pas en fonction de leurs propres cohérence et projet politiques, mais dans le seul but d’être mieux classé... Or ce souci est parfaitement absurde. Par définition, il y aura toujours une échelle. Les critères ne sont pas mis en cause malgré leurs insuffisances grostesques. La légitimité des instances d’évaluation n’est pas remise en cause. On compare le plus souvent des carpes et des lapins…

Jacques Le Bohec

@-Leravi - http://www.leravi.org