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Moi, Olivier Py, la plume dans la plaie

le 13/06/2014

Premier artiste à la tête du festival d’Avignon depuis Jean Vilar, Olivier Py est entré en scène en s’opposant frontalement au Front national. Au point d’y laisser quelques plumes ?

Tard le soir. La cour du Palais des Papes est vide. Olivier Py, seul sur le plateau nu, observe les étoiles dans le ciel balayé par un puissant mistral. « "Le ciel, la nuit, le texte, le peuple, la fête", disait Jean Vilar pour résumer le festival d’Avignon en cinq mots. » (1) Etre ou ne pas être… directeur. Ils m’attendent tous au tournant. Au début, lorsque j’ai été nommé, la nouvelle a été fêtée de façon presque unanime. Pensez donc ! Un auteur, comédien et metteur en scène à la tête du plus grand festival de théâtre au monde ! Je n’ai pas encore soufflé mes 50 bougies et me voilà le premier artiste à occuper la fonction depuis la mort de Jean Vilar, le fondateur, notre père à tous ! Amen ! Olivier Py se signe nerveusement trois fois de suite.

Les mêmes me sont tombés dessus avec autant d’enthousiasme lorsque, après le 1er tour des municipales, je me suis insurgé face au risque de l’élection d’un maire d’extrême droite. « Je ne vois pas comment le festival d’Avignon pourrait vivre avec le Front national. Je présenterai ma démission et je demanderai aux tutelles si on peut imaginer de poursuivre le festival ailleurs. » (2) Le vent fait tourbillonner un journal qui s’écrase sur les pieds d’Olivier Py. C’est un exemplaire du Monde. « Olivier Py se trompe » titre le quotidien dénonçant « le réflexe Py, typique d’une incompréhension abyssale entre une partie des élites culturelles et l’opinion » (3).

Finalement, le FN a fait 35 % des voix mais a été battu par Cécile Helle, une socialiste. « C’est la victoire d’Avignon, de la ville d’Avignon, ville des cultures, ville de métissages. » (4) Je ne regrette pas mes déclarations. J’ai l’habitude. Qu’est ce que je n’ai pas entendu, en 95, lorsque j’ai fait pendant 28 jours une grève de la faim, avec Ariane Mnouchkine, pour dénoncer l’indifférence de l’Europe durant la guerre de Bosnie ! Qu’est-ce qu’on n’a pas dit de moi, à chaque parution de mes éditoriaux, une trentaine, en faveur des immigrés clandestins ! Une honte pour un artiste auquel on a confié la direction, à Paris, du théâtre de l’Odéon.

Mais je persiste et je signe : « travailler avec le Front national, c’est le cautionner. Je ne le ferai pas, je ne prendrai pas la responsabilité historique d’asseoir Marine Le Pen et Jean Vilar à une même table (…) Et puis ma position a fait tomber les masques. » (5) Des murmures s’élèvent dans un coin sombre. Ce sont des commerçants qui observent, mécontents, Olivier Py.

- Le patron d’hôtel, outré : « Il a tout simplement manqué de respect aux Avignonnais (…) C’est une question de démocratie. Si le parti FN est autorisé, c’est qu’il en a le droit. » (6)

- Le propriétaire de la boutique de luxe, indigné : « Il n’a pas à décider de déplacer le festival, une manne pour toute la ville (…). Il y a des gens bien dans tous les partis (…) Ce serait supprimer la branche sur laquelle nous sommes assis. » (6)

Ils ont tous balisé, les restaurateurs, les bistrotiers, qui encaissent 50 % de leur chiffre d’affaire durant trois semaines en juillet. Les intermittents, les artistes, ils sont sympas quand ils font les clowns. Pas quand ils commencent à se prendre au sérieux ! « Pourtant, Avignon n’est pas là pour le patrimoine, le divertissement, ni même seulement pour le spectacle (…) mais pour vivre la pensée comme une dialectique (…) Et la pensée c’est la joie d’être au monde, de sentir que l’horloge de la conscience politique s’agrandit et sonne plus juste. » (7) L’horloge, celle de la place voisine, sonne les 12 coups de minuit. Olivier Py butte sur un crâne, probable accessoire d’un Hamlet. Il le ramasse et l’observe.

C’est curieux, cette tête me dit quelque chose. Le crâne a effectivement les traits de Philippe Lottiaux, le candidat du FN à Avignon, énarque parachuté depuis Paris, déjà parti dans le Var comme directeur de cabinet du maire d’extrême droite de Fréjus (lire également ici). Il est aussi auteur et « artiste » interprète de spectacles comiques pour le café théâtre. (Vidéo par là)

- Lottiaux : Et si on parlait « du mariage pour tous, le mariage où la mère peut avoir une paire » ? (8)

- Py  : « Adolescent, à la fin des années 70, si cette loi avait existé, alors que j’étais très tenté par le suicide, je sais que ça aurait été un ballon d’oxygène. » (9)

- Lottiaux : « Marier deux pères qui font la mère et qui en ont deux, de paires, cela peut laisser un goût amer. » (8)

- Py : « J’ai beaucoup souffert en tant que catholique et en tant qu’homosexuel… » (9)

- Lottiaux : « Un enfant avec deux pères, cela veut dire que dès l’origine il a un père "mis" (…) Il faut en tout cas éviter des pères écologistes car dans ce cas là, il a deux pères "verts"… » (9)

- Py : « Je reçois par paquets des lettres d’insulte homophobes au bureau du Festival d’Avignon, et les coups de téléphone orduriers affluent au standard. Du genre ? "Va donc faire le travelo en Corée du Nord" ». (5)

Il jette le crâne qui continue de débiter, au loin, ses blagues salaces homophobes. Et Olivier Py d’entonner un couplet de Miss Knife, son personnage de travesti, chanteuse de cabaret aussi désabusée qu’exubérante : « Ils applaudiront mollement / En regardant mon châtiment / Mais lorgneront mes ecchymoses / Comme une martyre sous les roses. » Songeur. « Quand vous avez perdu beaucoup de plumes dans vos combats, il vous reste une solution : mettre ces plumes dans vos fesses ! » (10) Bagarreur. Directeur d’Avignon je suis et je serais ! Enthousiaste. « Ce sera un festival tourné vers la conscience politique ! » (4) Lyrique. Ce sera la fête aux penseurs et aux poètes ! Joyeux. « Il fera une très grande place aux mondes arabes ! »(7) Déterminé. « Villard a réussi la décentralisation des 300 Km, il reste à réussir celle des 3 Km vers les quartiers dit difficiles qui vivent dans un autre monde... » (11) Définitif. « Et si les politiques ne veulent pas crier haut et fort qu’ils sont contre le Front national, il faut donc que la société civile se réveille et le fasse ! » (4)

Fin du préambule. Début de la représentation le 4 juillet. [A moins que le conflit des intermittents... mais c’est une autre histoire (12)]

Michel Gairaud

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2. France Info, le 24/03/2014
3. Le Monde, le 28/03/2014
4. Le Figaro, le 31/03/2014
5. Le Nouvel Observateur, le 26/03/2014
6. Le Point, le 25/03/2014
7. Conférence de presse, le 20/03/2014
8. Extrait du sketch de Philippe Lottiaux sur le « mariage gay ».
9. Le Nouvel Observateur, le 23/04/2013
10. Olivier Py dans Manifeste féministe de Laure Adler, 2011
11. France Info, 17/09/2013 _12. Cet article rédigé en avril 2014 a été publié dans le Ravi n°118, daté mai 2014.

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