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Prostitution : la guerre des positions

le 29/08/2014

Si la loi "de lutte contre le système prostitutionnel" est censée offrir plus de protection aux prostituées, et plus de culpabilité aux clients, pas sûr que les unes comme les autres y trouvent leur compte…

« A la mémoire de Miquette. Les anciens marins reconnaissants.  » Si les militaires commémorent habituellement ceux tombés au combat, les anciens marins de Toulon, eux, ont choisi d’honorer Miquette, surnommée aussi «  la reine de la quéquette  » (amis de la poésie…) pour service rendu à la nation. La plaque trône fièrement à l’entrée du « petit Chicago » face à l’Arsenal où la belle de nuit a officié de 1950 à 1980, dépucelant plus d’une génération de pompons rouges.

Miquette fait figure d’exception, pas sûr que toutes les prostituées de Paca aient droit un jour à tant d’attention. Et avec la nouvelle loi de «  lutte contre le système prostitutionnel » votée au Sénat ce mois-ci (1), pas sûr non plus que le client puissent pavaner comme les anciens de l’Arsenal, au risque sinon d’y laisser des plumes… 1500 euros d’amende et 3750 euros en cas de récidive si ce dernier est pris le pantalon sur les chevilles, autant dire que ça fait cher la p’tite gâterie ! Il devra en plus suivre un «  stage de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels  ». Par ailleurs, la loi prévoit un fonds de 20 millions d’euros destiné à « la prévention de la prostitution et l’accompagnement social et professionnel des personnes prostituées  ». Pour les étrangers, une autorisation provisoire de séjour de six mois sera délivrée aux victimes de proxénétisme qui souhaitent en sortir. Enfin, les fournisseurs d’accès à internet devront empêcher «  l’accès aux sites hébergés à l’étranger qui contreviennent à la loi française contre le proxénétisme  ».

Un client qui monte plus

Tout un programme qui, s’il modifie le statut de la personne prostituée de délinquante en celui de victime, fait surtout débat au sein de la classe politique, à droite comme à gauche. Pour autant, rares sont ceux qui acceptent de parler librement du sujet. Hélène Masson-Maret (UMP), sénatrice des Alpes-Maritimes et membre de la commission spéciale et Pierre-Yves Collombat (RDSE), sénateur du Var signataire d’une tribune trans-partisane contre la loi, n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien. On n’est visiblement moins frileux du côté de l’Assemblée… Joël Giraud (PRG), député des Hautes-Alpes (05) a voté contre : « On sortait de la loi sur le mariage gay et ça donnait l’impression qu’on voulait rattraper la sauce en jouant les moralistes à deux balles !  » Pour lui, la France devrait prendre exemple sur la Suisse (2) «  où ça se passe bien et où il n’y a pas de meurtres  ». A droite, si la plupart des députés ont voté contre - sauf Nathalie Kosciusko-Morizet - au niveau local, Geneviève Lévy députée UMP du Var s’est abstenue : «  Bien sûr que dans le fond il y a des mesures sur lesquelles je peux adhérer, souligne-t-elle. Il n’était pas question pour moi de voter contre. Mais nous n’avons pas pris le temps nécessaire pour travailler ensemble, de façon trans-partisane, comme on peut très bien le faire de manière intelligente sur certains sujets.  » Pour la députée, il s’agit là d’un coup politique. Elle ne s’interdit pas de voter pour en seconde lecture selon les observations du Sénat.

Difficile de dire combien de personnes vont être concernées par la loi, car si les clients sont indénombrables, les prostituées le sont d’autant plus. Aucune association ne peut dire exactement combien il y a de prostituées à l’échelle nationale et pas plus à l’échelle régionale tant les formes de prostitution sont variées, qu’elles soient de rue ou « indoor », le plus souvent via internet. C’est ce que l’on appelle l’escorting. Laurent Mélito, doctorant en sociologie à l’EHESS (Ecole des Hautes études en Sciences Sociales) de Marseille, a travaillé sur cette nouvelle forme de prostitution notamment en Paca : «  On ne peut pas savoir combien elles sont, car bien souvent elles ont plusieurs profils que ce soit des sites dédiés ou des sites de rencontre traditionnels.  » Et qui dit impossible à dénombrer dit grosse difficulté à légiférer : «  On n’en a pas le pouvoir de façon concrète et efficiente, auquel cas ça demanderait des moyens démentiels !  », constate le sociologue.

Une prostituée perdue de vue

Pourtant après l’abrogation au Sénat du délit de racolage passif en mars 2013, les féministes et les abolitionnistes espèrent beaucoup de cette loi qui pour eux est le moyen le plus efficace de combattre le proxénétisme et de faire prendre conscience au client de la gravité de son acte. C’est le cas du Mouvement du Nid, association loi 1901 née, en 1937, de la rencontre d’un prêtre et d’une prostituée. Muriel Huré est la responsable départementale du Var, elle fait de la prévention et aide à la réinsertion des personnes prostituées qui souhaitent s’en sortir. Dans la permanence de Toulon, 4000 préservatifs, sur l’emballage desquels on peut lire «  un orgasme ça n’a pas de prix, je ne suis pas client de la prostitution  », sont prêts à être distribués. Pour elle, la pénalisation du consommateur est primordiale mais ne suffira pas : «  S’il n’y a que ça, ça ne vaut rien. Il faut que tout le reste se mette en place à savoir l’éducation des enfants au respect dès la maternelle et des moyens financiers pour que les personnes prostituées s’en sortent. Car si sur le papier on les a, dans les faits on ne les voit jamais.  »

Mais nombreuses sont les autres associations (Aides, Médecins de Monde…) qui redoutent l’effet pervers de la loi, notamment la clandestinité. C’est le cas d’Autres Regards qui officie sur Marseille : «  Si vous n’avez pas d’argent pour payer votre hôtel, vous êtes plus enclin à accepter un rapport non protégé. Et si la loi passe on peut craindre le pire en matière de santé, s’inquiète Jean-Régis Ploton, directeur de l’association. C’est un peu comme si vous autorisiez un boulanger à vendre son pain librement mais que vous veniez arrêter ses clients à l’entrée du magasin. Il serait obligé de s’isoler et n’aurait pas forcément les moyens de négocier.  » La crainte c’est l’éloignement des personnes prostituées des structures de santé et de soutien, ce qui réduirait leur accès au droit et les rendrait plus vulnérables encore face au VIH.

Le Strass, le Syndicat du travail sexuel créé en 2009, combat la future loi avec fermeté. «  Elle ne fera pas en sorte que plus de filles sortiront du tapin ! Ça va juste éloigner les bons pères de famille et faire venir à nous les clients violents. Ce qu’il faudrait, c’est nous permettre de travailler dans de bonnes conditions et arrêter de nous infantiliser  », précise Camille (3). Maria (4) bat le pavé marseillais depuis plus de vingt ans. La violence elle l’a vécue et elle la craint encore parfois mais elle sait aussi que dans la rue «  on veille un peu les unes sur les autres  » et ça la rassure. «  C’est de la connerie cette loi ! Je vais travailler comment moi ? Hein ?  » C’est vrai qu’on ne lui a pas vraiment demandé son avis à Maria… Quant à la retraite, «  ouh là !  », elle préfère ne pas y penser.

Samantha Rouchard

1. Loi adoptée en première lecture par l’Assemblée en décembre dernier. La Commission nationale consultative des droits de l’Homme vient quant à elle de se prononcer contre la pénalisation du client, l’estimant « contreproductive ».

2. En Suisse la prostitution est légale, régulée, et les maisons closes sont autorisées.

3. Le Strass défend le travail sexuel comme un travail à part entière. Impossible par contre d’avoir un interlocuteur sur la région Paca, c’est donc Camille (dont le prénom a été changé), prostituée sur Toulouse, qui nous a recontactés. Aucune réponse ne nous a été donnée concernant le nombre d’adhérents sur la région.

Indénombrables L’Ocreth (Office central pour la répression de la traite des êtres humains) parle d’« un manque de données objectives » et précise qu’il est aussi difficile de déterminer le nombre de personnes prostituées (femmes, hommes et transgenres) en France que les formes de prostitution. Les chiffres proviennent des services de police et ne tiennent compte que de la prostitution de rue (racolage et/ou réseau de proxénétisme). L’Ocreth évalue entre 20 000 et 40 000 (chiffres 2009-2010) le nombre de personnes qui se prostituent en France (80 à 90 % de femmes et 90 % d’étrangers), dont 413 à Nice et Cannes et 301 à Marseille (alors que les associations d’aide en comptent 700 uniquement à Nice et 600 à Marseille). Le Strass, lui, parle de 400 000 personnes. Dans les deux cas, il ne s’agit que d’estimations.

@-Leravi - http://www.leravi.org