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La gauche ? Au fond, à droite...

Un entretien avec Alain Badiou
le 8/10/2014

Le philosophe et écrivain Alain Badiou, auteur, entre autres, du célèbre « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » est à Marseille, du 8 au 12 octobre. Il va intervenir du Toursky aux Variétés, en passant par la Busserine, le festival « Les Littorales » ou encore les Moulins Maurel (infos sur la programmation ici) . A l’initiative, entre autres, de l’association Alt(r)a Voce ou Pensons le matin, cet événement, dont le Ravi est partenaire, a été l’occasion, pour nous d’interroger celui qui, à la veille de la présidentielle, s’est fendu du lumineux « Sarkozy, pire que prévu, les autres, prévoir le pire »… Cet entretien est également paru dans nos pages enquêtes « Partis politiques : état de recomposition avancée » du numéro actuellement diffusé chez les marchands de journaux.

Que pensez-vous de la re/décomposition de la gauche ?

Les racines de tout cela sont très profondes. Le centre de gravité de la "gauche", en France, s’est toujours situé quelque part du côté du Parti radical (sous la troisième république) puis du Parti socialiste (sous la quatrième et la cinquième). Mais cette "gauche" reposait en fait sur un consensus fondamental à propos d’un point précis : il n’était pas question de bouleverser l’ordre existant, dont le capitalisme impérial était la clef. C’est la raison pour laquelle, pendant longtemps, le Parti communiste ne s’est pas considéré comme interne à la "gauche", mais comme le porteur d’une hypothèse tout à fait autre, qui impliquait une rupture révolutionnaire avec le consensus parlementaire, colonialiste et pro-capitaliste dont tout au long de son histoire les partis socialistes et radicaux ont été les plus zélés serviteurs. Notez que même quand, en 1936 puis à la libération, le PCF s’est rapproché du Parti socialiste pour des raisons négatives (antifascisme et antipétainisme), il ne s’agissait pas d’une "union de la gauche", mais d’un "front populaire", deux notions fort différentes.

Depuis ces temps, la "gauche" s’est enfoncée bien plus profondément encore dans le service du capital en difficulté. Elle est la variable d’ajustement du consensus, quand telle ou telle crise rend ce consensus difficile. Aujourd’hui, dans cet exercice, la "gauche", on peut le dire, se surpasse. Mais après tout, la "gauche" parlementaire de la fin du XIXème siècle, celle des Jules Ferry, des Gambetta et autres, n’était-elle pas issue de la répression sanglante de la Commune de Paris, dont elle avait été complice ? Et n’a-t-elle pas organisé le pillage colonial ? En vérité, la "gauche" - à la différence des partis communistes dans leur période ascendante et glorieuse - n’a jamais représenté un sérieux problème pour l’ordre existant. Tout simplement parce que la contradiction fondamentale du monde social, économique et politique, a été et demeure la contradiction entre capitalisme et communisme. Que profitant de l’effondrement des Etats socialistes la propagande des adversaires, les libéraux et "libéraux-socialistes" en tous genres, cherche à nous persuader du contraire relève d’une très classique guerre idéologique. Le point clef demeure que, de cette contradiction, la gauche n’a jamais voulu entendre parler, tout spécialement quand l’opportunité parlementaire la mettait au pouvoir.

Quid de la situation de la droite, notamment face à la montée du FN ?

Le Front national est un produit de la scission irréversible entre la "gauche" officielle et les masses populaires. La confusion est telle aujourd’hui qu’il est naturel que des couches populaires entières se tournent vers l’organisation qui leur parait "hors système", extérieure au funeste consensus gauche/droite autour du capitalisme considéré comme "naturel" et immuable. Du temps où le PCF était vu comme "hors système", il parvenait à organiser des larges fractions de la classe ouvrière et des petits salariés. Mais aujourd’hui, dans l’abandon total où est laissée toute perspective réellement neuve, toute critique radicale du système existant, nombre de gens, désorientés, se tournent vers le nationalisme d’extrême droite, comme ils l’ont déjà souvent fait dans les années trente. Endiguer le FN et limiter les prétentions de la droite exige une refondation communiste, sous une forme ou sous une autre, qui sera à la fois idéologique, organisationnelle et pratique.

Selon vous, quel avenir pour les partis face à l’émergence des collectifs et autres organisations hors parti ?

Les collectifs, associations, mouvements locaux etc... prennent acte, sans doute, de l’impossibilité de changer durablement la situation par l’entremise des partis dits "de gauche" et du pouvoir d’Etat tel qu’il est aujourd’hui organisé. Cette prise de conscience et ses conséquences pratiques sont une très bonne chose. Cependant, ces efforts restent aujourd’hui limités, d’une part par leur dimension en quelque sorte spécialisée (écologie, femmes, luttes pour l’emploi, luttes pour le logement, lutte pour les droits des étrangers etc...), d’autre part par leur localisme, municipal, provincial, ou même national, à une époque où le capitalisme est parvenu au stade prévu par Marx de son emprise planétaire (qu’il appelait déjà le "marché mondial"). Toute initiative militante libre et hétérogène au consensus dominant est la bienvenue. Mais il convient de s’orienter vers la constitution de forts courants idéologiques et politiques mondiaux, s’installant explicitement - en tirant toutes les leçons du passé - dans la contradiction principale entre capitalisme et communisme (je ne vois pas d’autres mots). Cette orientation doit aussi affirmer sans hésiter sa rupture avec le système électoral et la pseudo-démocratie dont nous voyons tous les jours que les vrais maîtres sont les banquiers, les affairistes, le patronat et les entrepreneurs médiatiques. Sans cette vision large, dans laquelle inscrire tous les regroupements locaux, nous n’aurons qu’une sorte de bricolage sans avenir global.

Et quel regard portez-vous sur la situation marseillaise ?

Cette situation n’est pas nouvelle. Du temps du règne de Gaston Defferre à Marseille, on parlait déjà beaucoup du lien entre les partis politiques, le Parti socialiste compris, et diverses formes de banditisme et de corruption. Mais nous savons aujourd’hui qu’il ne faut pas faire de cela une caricature méridionale. La corruption, matérielle et morale, est fortement installée partout dans le monde, et elle est inévitable, compte tenu de la victoire (provisoire) de l’organisation capitaliste des sociétés. Comment des relations sociales et des relations de pouvoir qui font propagande pour la propriété privée de toute chose, le profit maximum et la souveraineté du désir d’argent, pourraient-elles échapper à la corruption ? Déjà aux moments forts de la Révolution française, Saint-Just, face à la droite de la Convention, demandait "que veulent ceux qui ne veulent ni terreur, ni vertu ?", et répondait qu’ils voulaient la corruption. Depuis, hormis quelques moments historiques dominés par des soulèvements populaires, la corruption s’est constamment installée comme une sorte de loi fatale. Aujourd’hui même, nous voyons que l’évidence de la corruption, s’agissant de Sarkozy et de sa bande, n’empêche nullement la perspective de son retour au pouvoir. Là encore, pour s’opposer à la corruption, encore faut-il désirer extraire ses racines, en affirmant clairement que l’organisation sociale de type capitaliste, qui promeut le profit personnel comme moteur de toute chose, est corrompue non par accident, mais par principe.

Propos recueillis par Sébastien Boistel

Cet entretien est également paru dans nos pages enquêtes « Partis politiques : état de recomposition avancée » du numéro actuellement diffusé chez les marchands de journaux.

Infos sur la programmation ici)

@-Leravi - http://www.leravi.org