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Recherche gauche désespérément

Partis politiques : état de recomposition avancée
le 2/12/2014

Alors qu’elle est censée être au pouvoir, la gauche est à bout de souffle et accumule les revers électoraux. Une question taraude cette rentrée politique : doit-elle tenter de se recomposer en faisant éclater le Parti socialiste ? L’avis des protagonistes.

Grand amateur de scooter, François Hollande semble apprécier les virages à droite. Alors qu’une partie de sa majorité - les frondeurs - se désolidarise du gouvernement, d’autres taxent sa politique de libérale. «  Il n’est pas simple de définir le libéralisme, car il recouvre plusieurs domaines. Le mariage gay par exemple est par essence libéral, explique Jean-Renaud Lambert, professeur d’économie à la faculté de Marseille. Augmenter les impôts ne l’est pas. Le pacte de compétitivité en a des relents mais même s’il y a de grosses tensions sur le droit du travail ou la protection des salariés, on ne peut pas dire qu’Hollande mène globalement une politique libérale.  »

Pour Michel Pezet, dinosaure socialiste marseillais, aujourd’hui conseiller général, « on joue sur les mots, il faut simplement affronter la réalité, on a un 11.43 braqué sur la tempe. La politique d’Hollande peut porter ses fruits. Les choses vont aller en s’améliorant ». Autre soutien local, Romano Marck, conseiller municipal de Morières-lès-Avignon (84) et rare fidèle déclaré de Manuel Valls en Paca : «  Etre de gauche, c’est vouloir réduire les inégalités. Et la social-démocratie est une gauche qui vit avec son temps en créant les conditions favorables à l’emploi. D’accord on baisse les cotisations sociales des entreprises, mais pour un temps car on a besoin d’un coup de fouet maintenant pour embaucher. Je ne dis pas que tout est parfait. J’aurais préféré que le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, Ndlr) se concentre uniquement sur les PME par exemple. »

Les frondeurs désaxés

Reste qu’à mi-mandat et sans parler des « affaires » désastreuses, François Hollande est allé de renoncements en renoncements. A la trappe sa grande réforme fiscale ; hausse de la TVA, impôt le plus injuste ; danse du ventre devant le patronat ; baisse du budget de la culture… « On ne souhaite pas la chute du gouvernement, simplement un changement de 1er ministre, témoigne Jean-Paul Nail, membre du conseil fédéral socialiste des Bouches-du-Rhône et du courant frondeur "Maintenant la gauche". On est passé de 11 députés "frondeurs" à 44. Hollande va être obligé d’infléchir sa politique. Valls veut tuer la gauche, on va droit dans le mur. Baisser les charges, ça fait 30 ans qu’on le fait et ça n’a jamais marché. »

Elle n’est pas frondeuse mais partage leurs idées sur le fond. Karine Berger (1), députée des Hautes-Alpes et secrétaire nationale à l’économie, est tout de même persuadée que le gouvernement reste ancré à gauche : «  On a créé des postes dans l’Education nationale, la réforme de la justice, plus de remboursements dans la santé, le mariage pour tous… On a fait beaucoup, pas tout. Il faut refonder le monde du travail en donnant une représentativité plus forte des syndicats, des chômeurs… » Elle estime indispensable une union de la gauche « qui se fera forcément autour du PS. Mais pour cela il faut clairement rétablir nos positions et stabiliser notre axe ».

Le retour de la « gauche plurielle » est néanmoins impossible pour d’autres. Le point d’achoppement se situant autour de la question du productivisme et de la course effrénée à la croissance. « Je ne sais plus où est la gauche avec ce gouvernement, lâche Michèle Rivasi, députée européenne Europe écologie – les Verts, mouvement lui-même fracturé. Les inégalités progressent en même temps que les ressources naturelles s’amenuisent. On ne peut pas défendre une croissance infinie dans un monde fini. Alors oui il faut que le PS explose pour créer une "Nouvelle gauche". Les choses commencent lentement à bouger, certains camarades socialistes à Bruxelles estiment que le PS est mort. On discute avec le Parti de gauche, Nouvelle donne... C’est le vrai challenge à relever sinon c’est la porte ouverte au FN.  »

Les écolos fracturés

D’autres écolos, pas vraiment de la même frange, comme le député François Michel Lambert, veulent croire à une « recomposition plus large du champ politique, du Parti de gauche (PG) à l’UDI (centristes, Ndlr) autour d’un vrai projet de société ». Au Front de gauche justement, fédération de mouvements divers, cela tangue toujours entre le PCF et le Parti de gauche. Et ce alors que Jean-Luc Mélenchon a pris une distance avec le PG, dont il n’est plus co-président, afin de mener plus librement sa bataille pour créer une VIème République. « L’inflexion du gouvernement est impossible. On aurait dû lancer une dynamique après 2012, ça n’a pas été le cas, avoue volontiers Marie Batoux, représentante du PG à Marseille. Il y a des usurpateurs mais la gauche est toujours là. Nous sommes en période de reconstruction. Le collectif doit primer, il faut réfléchir avec nos partenaires sur quelles bases et quelles priorités nous pouvons travailler ensemble.  »

Son collègue communiste Jean-Marc Coppola, s’interroge lui aussi : « Au-delà d’une alliance au sommet des partis, il faut créer une dynamique plus large avec syndicats, associations… toutes les personnes de bonne volonté. On manque de lisibilité et les citoyens attendent autre chose des partis politiques, plus de transparence, d’écoute. Alors chacun doit balayer devant sa porte mais cela prend du temps.  » Car si la gauche est à ce point perdue, la crise des partis politiques y est pour beaucoup. En témoigne l’expérience de Cécile Alzina, ex-socialiste marseillaise (elle n’a pas repris sa carte, « dégoûtée  ») et ancienne secrétaire adjointe à la rénovation sous Harlem Désir : « Je souhaitais rendre le parti plus démocratique avec des consultations ouvertes des militants, une participation active suivie d’effets. Aucune de mes propositions n’a été acceptée. Il y a une volonté profonde de ne pas rénover au PS. »

Face à cette crise démocratique, certains ont lancé d’autres mouvements en voulant rompre avec des pratiques d’un autre temps. Comme Nouvelle Donne (10 000 adhérents revendiqués, 1000 au niveau régional), emmené par l’ex-socialiste Pierre Larrouturou, qui désigne un collège d’adhérents par tirage au sort pour élire leurs candidats après entretien. « On prône une sorte de sociocratie, explique Jean-Baptiste Coutelis, candidat pour le sud-est aux européennes. Après, nous sommes ouverts à la discussion avec d’autres partis afin d’imprimer une vraie politique de gauche : réduction du temps de travail pour le partager, vraie transition écologique, régulation de la finance… »

En quête de nouveauté

Plus localement, le collectif Changer la donne, emmené par Pape Diouf à Marseille lors des élections municipales, est sur le même constat. « Nous sommes dans une temporalité longue, pour les élections de 2020. L’idée est de former une "plate-forme". Je crois qu’il peut y avoir un écosystème favorable à une large candidature sur des enjeux locaux. Dont le principal : la métropole », avance Pierre-Alain Cardona, cofondateur du Mouvement des jeunes socialistes en 1993, ayant pris du recul avec le parti au lendemain des primaires marseillaises, fatigué de «  l’entre soi  » qui règne selon lui à la fédération du PS 13. Militant de l’éducation populaire, il base cette démarche sur la délibération collaborative et l’ « emporwement » - le pouvoir d’agir en partant du bas. Tout en admettant qu’en grossissant, le risque est de retomber dans les travers des partis à la papa.

Finalement, pour retrouver la gauche, il suffit peut-être de se pencher par la fenêtre. Au Nouveau parti anticapitaliste (NPA), à part ponctuellement avec le Front de gauche, on voit difficilement comment s’allier dans les urnes : « Le PS et les Verts qui ont tout voté sont désormais des ennemis, tacle Jean-Marie Battini, "modeste porte-parole" du NPA dans les Bouches-du-Rhône. On n’arrivera jamais à les convaincre, juste à les contraindre. Par contre, on se regroupe avec la CGT, Solidaires, Lutte ouvrière lors des manifestations. » Olivier Leberquier, médiatique ouvrier de Fralib, l’usine de thé de Gémenos, dont les ouvriers ont mené un combat de plus de 1000 jours avant de faire plier le géant de l’agroalimentaire Unilever, n’est pas déçu par Hollande : « On n’a jamais cru au changement, on savait à quoi s’attendre. Il faut imposer ses choix par la lutte. On a gagné un combat mais le plus dur arrive avec le lancement de notre Scop.  » Prolétaires de tous les pays…

Clément Chassot

1. Co-auteure de «  Contre la mort de la gauche  » paru en août dernier aux éditions Avericum media.

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