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A-t-on le droit de caricaturer Mahomet ?

Tribune libre
le 19/01/2015

Stéphane Sarpaux, journaliste, intervenant notamment pour le Ravi auprès des collégiens et lycéens lors d’ateliers consacrés au dessin de presse, s’interroge sur le droit au blasphème qu’autorise la République française.

Après la parution du dernier Charlie Hebdo avec une nouvelle caricature de Mahomet, signée Luz, de plus en plus de voix affirment que finalement, «  ils l’auraient bien cherché  », « qu’ils sont allés trop loin  ». Que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les mêmes soulignent que les musulmans sont la plus grande minorité religieuse de France et les personnes les plus maltraitées par la République car ils vivent dans les conditions les plus difficiles, qu’ils sont les plus touchés par le chômage, qu’ils subissent des lois contraignantes (interdiction de voile), qu’ils sont en permanence contrôlés par la police, qu’ils sont mal représentés dans les médias, les lieux de pouvoir et qu’ils ne disposent même pas de lieux de culte dignes de ce nom. Bref, les musulmans ne se sentent pas vraiment acceptés par la France. On peut difficilement nier cet état de fait, sans pour autant être d’accord avec ce processus de martyr. D’autant plus que la conclusion de cet argumentaire échappe pour le coup à toute raison.

En effet, le discours se poursuit dans cette descente aux enfers en affirmant que, déjà mal aimés, les musulmans se sentiraient au fond du trou de la République avec les caricatures de Mahomet. Car ce serait leur enlever le peu de dignité qu’il leur reste. S’attaquer au prophète, le symbole le plus sacré de leur religion, ce serait souffler sur les braises de la haine.

Si l’argumentation peut être comprise par tout le monde, sa conclusion est plus difficile à accepter pour les personnes qui ne sont pas de confession musulmane. Car pour tous les autres, athées, agnostiques, catholiques, juifs, la société française est depuis plus d’un siècle habituée à la représentation de tous les pouvoirs par les dessinateurs. Daumier, à la fin du XIXème siècle, caricaturait déjà les bourgeois et le clergé sans qu’il soit mort dans un attentat ! Depuis, Jésus, Moïse, le pape, les rabbins, les curés, les présidents, les parlementaires, les stars, les hommes d’affaires, les sportifs, tout le monde y est passé.

Cette tradition satirique a perduré jusqu’à aujourd’hui, même si le dessin de presse s’est fait plus rare dans les journaux. Quelques dessinateurs et de nombreux humoristes ont aussi accès aux plateaux des télévisions et des radios. La société française est habituée à cet exercice de dérision et si chaque dessin ou sketch ne fait pas rire tout le monde, si la censure et l’autocensure existent, personne n’imagine remettre en cause cette pratique. Personne sauf donc certaines voix chez les musulmans. Ce qu’affirment aujourd’hui certains, c’est que Charlie Hebdo a été trop loin en brisant le tabou de la représentation du prophète et en l’insultant par la caricature. Car le coran interdirait justement la représentation du prophète. Or, ce n’est pas tout à fait exact.

Dans les trois religions du livre (torah, bible et coran), la représentation d’hommes, d’animaux et du prophète était au départ interdite pour éviter l’idolâtrie. Dans la religion juive, cet interdit n’a quasiment jamais été respecté puisqu’on a retrouvé des représentations de Moïse dans la synagogue de Doura Europos (Syrie) qui date du IIème siècle. C’est ainsi que Moise est traditionnellement représenté comme une personne d’un âge avancé avec une grande barbe. Les catholiques ont, à leur tour, renoncé à cet interdit avec le concile de Nicée en 787 qui a autorisé la représentation de Jésus et de la Vierge Marie dans les églises, afin de faciliter l’adhésion des populations à cette nouvelle religion. Les autres religions (bouddhiste, hindouiste, etc...) n’ont jamais interdit les représentations.

La religion musulmane serait donc la seule où l’interdit de représentation demeure ? Pas vraiment. Si la représentation du prophète est interdite dans les lieux de culte, elle était présente dans les lieux privés (maisons) dès le VIème siècle. Mais c’est surtout après le schisme entre sunnites et chiites à la mort du prophète en 632 que les choses se tendent. D’un côté, les chiites qui acceptent la représentation du prophète, de l’autre, les sunnites qui l’interdisent totalement.

Dans leur lecture de la religion, le prophète étant sacré, il ne peut pas être représenté par un être humain. Comme le modèle n’existe pas, les dessinateurs sont donc partis de la représentation de Moïse : c’est-à-dire un homme plutôt âgé avec une barbe. Seul le fait d’écrire à côté du dessin « Mahomet » le désigne comme une représentation du prophète. On pourrait donc très bien dessiner un homme plus jeune, chauve, sans barbe, avec des yeux bleus, en costume ou en jogging, et écrire « Mahomet » à côté. On pourrait être aussi surréaliste et, à l’instar de Magritte et sa pipe, dessiner une orange et écrire à côté « Je suis Mahomet ». Quelle que soit la forme qu’elle prendrait, la représentation serait toujours vécue comme une insulte par les sunnites. Voilà pour mieux comprendre l’origine de la puissance du symbole pour les musulmans.

Il se trouve qu’il est confronté à un autre symbole tout aussi puissant, cette fois-ci pour la République française : la liberté d’expression. Elle est peut-être aujourd’hui la dernière valeur encore active. Une Révolution française où le peuple a enclenché le processus de séparation entre la religion et l’Etat qui a mis plus d’un siècle à se concrétiser avec la loi de 1905 et l’émergence de la laïcité, notion qui renvoie la religion à une sphère intime et privée. En France, la loi est donc supérieure au sacré. C’est peut-être le sens profond de la manifestation du week-end dernier qui a vu 4 millions de personnes dans la rue au-delà de l’émotion suscitée par les attentats terroristes. « Je suis Charlie » ramasse toute une série d’affirmations («  je suis horrifié, je suis en colère, je suis démocrate, je suis français, je suis vivant, je suis laïque, je suis citoyen  »…) au centre desquelles bat un cœur unique : celui de la liberté d’expression. Car si les Français noyés dans la mondialisation ressemblent de plus en plus au village d’Obélix et Astérix, ils continuent d’avoir une grande gueule. «  Je suis Charlie  », cela peut aussi vouloir signifier «  j’ai besoin de l’ouvrir et de dire tout haut ce que je pense, et j’emmerde le monde  ».

La France demeure le seul pays occidental à avoir inscrit la liberté d’expression comme un droit inaliénable. Ce droit à ouvrir sa gueule est notamment sanctuarisé par la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Une loi qui a posé certes quelques limites (articles 23, 24, 29 à 40) concernant principalement des provocations aux crimes et délits, l’apologie des crimes, la diffamation et injures envers des particuliers, ministres, parlementaires, ambassadeurs, présidents, et la protection des personnes impliquées dans des procédures judiciaires. Bref, on protège le particulier et le représentant de la loi mais pas le sacré. Le blasphème est donc bel et bien autorisé. Et si l’arsenal juridique s’est ensuite enrichi au fil des ans avec notamment une loi « antiraciste » de 1972, la jurisprudence a penché dans la majorité des cas en faveur des organes de presse quand a été mise en cause la liberté d’expression.

Sur la caricature religieuse, on peut se baser sur la dernière décision en date. Suite à la parution des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo en 2006, la Grande mosquée de Paris, l’Union des organisations islamistes de France et la Ligue islamiste avaient attaqué le journal pour injures sur la base de la loi de 1972. Dans son jugement rendu le 8 février 2007, le tribunal de grande instance de Paris a relaxé Charlie Hebdo, estimant que les caricatures n’avaient pas dépassé le cadre de la liberté d’expression défini par la loi. Voilà pourquoi, sur le plan strictement juridique français, la caricature de Mahomet est autorisée.

Le massacre de Charlie Hebdo ne peut être justifié par un rejet ou une méconnaissance des fondations de la République française. Il ne peut pas non plus être justifié par le coran suivant l’interprétation des sunnites. Appeler au massacre pour un coup de crayon n’est qu’une décision d’êtres humains intégristes qui instrumentalisent la religion. C’est un acte politique. La nature a doté l’être humain de la raison. Il est plus que jamais urgent de l’utiliser.

Stéphane Sarpaux

@-Leravi - http://www.leravi.org