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De Charlie Hebdo au Bardo

Quand le Ravi défend le droit à la caricature en Tunisie...
le 27/05/2015

La tenue, à Tunis, quelques jours après l’attentat au Bardo, du forum mondial des médias libres, a été, en soi un acte politique. Avec, en point d’orgue, un débat sur le droit à la caricature auquel le Ravi a participé.

Après Charlie Hebdo, le musée du Bardo… Sale temps pour la liberté d’expression : pas de doute, on est dans la « Daesh » ! Et c’est peu dire que la tenue à Tunis, quelques jours à peine après l’attentat, de la quatrième édition du Forum mondial des médias libres (FMML) dans le cadre du Forum mondial social a été, en soi, un acte politique. Même si les organisateurs avouent eux-mêmes avoir hésité jusqu’à la dernière minute à maintenir le point d’orgue de la manifestation : un débat sur le dessin de presse et la liberté d’expression. Avec, parmi les invités, le Ravi.

Il faut dire que si le centre de Tunis ressemble à Fort Knox, ce n’est pas le cas de l’université El-Manar. Mais on ne va pas discuter liberté d’expression derrière des uniformes. Et puis, comme le clame l’exposition de dessins de presse dans le hall de la fac, le crayon et le spray sont des «  armes de dénonciation  ».

C’est ce que nous avons tenu à affirmer lors du débat interrogeant les «  atouts et limites » du «  dessin comme arme de résistance  ». En rappelant l’histoire commune entre le Ravi et Charlie, tant les débats qui nous ont réunis que ceux qui nous distinguent, nous avons défendu le droit inaliénable, presque sacré, à la caricature et au blasphème. Et, dans un monde lui-même caricatural, le formidable pouvoir du dessin de presse : si la plume est plus forte que l’épée, le crayon est plus puissant que la kalash’ ! D’ailleurs, l’attaque de Charlie, tout en décapitant la rédaction, a transformé un journal exsangue en un titre diffusé à des millions d’exemplaires, disposant désormais d’un véritable trésor de guerre…

Au-delà de Charlie et des polémiques, nous avons martelé, à travers les débats et les ateliers animés (notamment en milieu scolaire) par le Ravi, que le dessin de presse se veut, par l’outrance et la provocation, un outil de dialogue et de décryptage tant des médias que de la société. Alors, si l’on doit, dixit Desproges, « rire de tout mais pas avec n’importe qui  », le dessin est un moyen d’échanger avec tout le monde.

Dont acte puisqu’on se retrouve à débattre avec le Brésilien Carlos Latuff, second prix du «  concours international de caricatures sur l’Holocauste  » organisé par l’Iran en 2006, en réponse aux caricatures de Mahomet ! Pour celui qui fut ex-aequo avec la dessinatrice de Rivarol Chard, caricaturer le prophète, «  ce n’est pas de la liberté d’expression, c’est de la stigmatisation, c’est du racisme et ça nourrit la haine ». Et de marteler «  je ne suis pas Charlie », dénonçant le «  deux poids, deux mesures  » puisqu’il a été accusé d’«  antisémitisme  », notamment pour avoir « croqué » Netanyahou.

Son collègue marocain, Khalid Gueddar (ayant collaboré à Charlie et à Bakchich), rappelle, lui, avoir été condamné à «  quatre ans de prison avec sursis pour avoir caricaturé un membre de la famille royale  ». Et de fustiger les «  tabous qui existent encore au Maroc. Le plus important, ce n’est pas la religion, c’est le sexe ! Sans oublier la politique. Alors, si la religion interdit de représenter le prophète, n’oublions pas qu’il y a le droit et la loi. Si l’on s’estime offensé, on peut porter plainte…  »

De quoi nourrir le débat entre ceux qui se sont sentis «  insultés  » et ceux qui estiment que «  dieu est assez grand pour se défendre tout seul  », ceux pour lesquels «  un dessin qui n’est pas choquant est raté  » et ceux pour lesquels ces caricatures ont, en révélant l’inconscient de la société française, réveillé le «  mal-être  » d’une partie de cette dernière.

Un acte politique, donc. Comme l’adoption de la charte des médias libres (lire par ailleurs), l’aboutissement d’un processus initié en 2009. Pas simple, d’ailleurs, de s’accorder, tant les situations diffèrent d’une région à une autre, ne serait-ce que sur ce qu’est un «  média libre  ». Ce qui est sûr, d’après le chercheur québécois Stéphane Couture, «  c’est que c’est plus un idéal qu’un état de fait…  »

Car il y a encore fort à faire. Notamment au Maghreb. D’ailleurs, lors d’un atelier intitulé «  Imaginons un monde sans média libre  », une Marocaine répond : «  Un monde sans média libre, je n’ai pas besoin de l’imaginer. J’y vis, c’est mon pays !  » De fait, si, il y a deux ans, la précédente édition du FMML qui, déjà, s’était tenue à Tunis, témoignait de l’espoir suscité par les printemps arabes, aujourd’hui, l’ambiance a changé. En témoigne la table-ronde de l’association E-Joussour s’interrogeant sur le rôle des radios associatives pour «  lutter contre l’intolérance  ».

D’ailleurs, si la manifestation d’ouverture du forum social mondial a réuni plusieurs milliers de personnes et s’est terminée au musée du Bardo, ce fut sous très haute protection. Et des fillettes de défiler, sous le regard de la police et des militaires, avec des T-shirt «  Je suis Bardo  ». Pas sûr que Brigitte apprécie. Et pas simple de défiler pour la liberté derrière des uniformes. Pas de doute, on est dans la « Daesh » !

Sébastien Boistel , envoyé spécial à Tunis

Photo Nathalie Crubézy du collectif à-Vif(s)

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Tisser sa toile…

L’association Ritimo est à l’origine du Forum des médias libres et de sa charte. Présentation.

Comment le Ravi, pauvre canard boiteux, aussi accroché à la région Paca qu’une moule à son rocher, a pu s’envoler pour Tunis et participer au forum des médias libres ? Grâce à Ritimo, le réseau qui est à l’origine du FMML et de sa charte. Pourtant, ce n’est pas, à proprement parler, un média. « A la base, explique Erika Campelo, c’est un réseau qui - parce que l’information est un outil de résistance, de mobilisation et pour changer la perception de ce qu’on appelait le "tiers monde" - a mis en place des centres de documentation sur la solidarité internationale et le développement durable. » Mais, avec internet, la fréquentation des centres s’est effondrée. Au profit, justement, du net. « On s’est donc réorienté, poursuit Erika. Pour, sans être un média à part entière, devenir de plus en plus non seulement diffuseur d’information mais aussi producteur. »

Ainsi, à travers son travail de veille documentaire et son implication dans les réseaux altermondialistes, Ritimo, petit à petit, a tissé sa toile. Et fait lien entre des acteurs aux quatre coins du globe : « S’il est évident que l’information est vecteur de transformation sociale, tout comme le sont les nouvelles technologies et leur appropriation par les populations, les plus jeunes notamment, il est on ne peut plus nécessaire qu’il y ait convergence entre les médias libres, conclut Erika. Ne serait-ce que pour se faire entendre. » D’où l’émergence, en marge des forums sociaux mondiaux, du « FMML ». Et, cette année, l’adoption d’une charte des médias libres.

Mieux s’entendre pour mieux se faire entendre : avouez que, pour un journal pas pareil qui, non content de participer à la coordination permanente des médias libres, est partie prenante de l’association désormais à vocation nationale Médias Citoyens, ça aurait été dommage de louper ça. Et puis Tunis, c’est à deux pas de Marseille. C’est juste en face. De l’autre côté de la Méditerranée…

Pour plus d’info : www.ritimo.org

S. B.

@-Leravi - http://www.leravi.org