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Gaudin, ce drôle de paroissien

Gaudin ? Même pas mort !
le 18/08/2015

75 ans au compteur, 50 ans de conseil municipal et 20 ans pile dans le fauteuil du maire, Jean-Claude Gaudin offre l’image d’un patriarche heureux. D’un sage (auquel on pense pour présider la future métropole Aix-Marseille-Provence). Mais derrière l’icône et l’accent marseillais se cache un chrétien démocrate bien plus à droite que ce que son étiquette prétend. Portrait idéologique. Une enquête du Ravi et de Marsactu.

Il en a fait sa marque de fabrique : Jean-Claude Gaudin est Marseille. « Il l’incarne  », dit Yves Moraine, un fidèle, maire des 6/8 et président du groupe UMP au conseil municipal. Il en a la faconde bonhomme, l’accent clairon et le caractère orageux. Comme elle, le maire de Marseille échappe toujours aux définitions. Il est comme le savon qui a fait la réputation de « sa » ville : il glisse dès que l’on tente de le saisir. Jovial en public, il est qualifié de tueur dans son propre camp. Lui se dit pragmatique et sans idéologie. «  A partir du moment où Gaudin a imposé sa ligne politique, il va avec n’importe qui », juge l’ancien correspondant du Monde Michel Samson, qui a côtoyé Jean-Claude Gaudin pendant 25 ans. Comme avec les affidés du sulfureux Jean-Noël Guérini lors des dernières municipales pour faire battre le socialiste Mennucci.

Gaudin serait donc comme un bouchon qui surnage au fil d’un pragmatisme dénué d’idéologies. L’image plaît dans son entourage, qui lui reconnaît des «  valeurs  » mais réfute toute «  radicalité  ». Pourtant, Gaudin possède une idéologie bien affirmée. S’il revendique sa ferveur catholique et son libéralisme économique, ses positions sur les questions de société sont aussi clairement conservatrices. En 1981, à l’assemblée, il a voté contre l’abolition de la peine de mort. Au sénat, il reste plutôt opposé à l’avortement, au point de saisir en juillet 2014 le conseil constitutionnel pour que soit maintenue la dimension exceptionnelle de ce recours. Un peu avant, à Marseille, il a publié un arrêté anti-mendicité.

Le social par charité

Ses origines chrétiennes démocrates s’accommodent parfaitement des dérives droitières de son camp. Au nom de l’unité, il ne fustige jamais les sorties de son premier adjoint, le député droite populaire Dominique Tian, contre l’aide médicale d’Etat ou la fraude aux allocations sociales, ou de Valérie Boyer, députée-maire des 11/12 également droite « pop », sur les Roms. Lorsque son parti penche résolument à droite pendant la campagne présidentielle de Sarkozy, il ne moufte pas plus. Il faut rappeler que Gaudin a initié au début des années 80 le rapprochement avec l’extrême-droite, avec laquelle il partage alors militants et thèmes, comme l’insécurité et l’immigration (1). En 1986, il s’allie même avec le FN pour prendre la Région au PS, accord renouvelé en 1988 pour faire gagner quelques circonscriptions à son camp. Le sénateur Gaudin s’est aussi longtemps appuyé sur un attaché parlementaire très proche de l’extrême-droite...

Base de son conservatisme, ce fond chrétien se fait parfois charitable. Sous l’influence notamment de Jean-François Mattéi, Gaudin a mis très tôt en place à Marseille une politique volontariste en faveur de l’accueil des sans-abris, même si leur sort s’est dégradé, ou de réduction des risques à l’intention des usagers de drogues. Il se vante aussi d’accorder la gratuité de la cantine aux enfants des plus précaires. Mais le maire de Marseille laisse volontiers le social aux autres (Etat, Conseil général…). Du coup, en dehors de la politique de la ville et de la rénovation urbaine, financées avec l’Etat et les autres collectivités, la politique municipale paraît illisible sur des pans entiers du territoire. C’est le verso de la façade littorale dont la métamorphose est vantée par son équipe. Cette zone d’ombre correspond aux fiefs de son opposition de gauche et désormais d’extrême droite. Comme si, en ne votant pas pour lui, ces Marseillais n’étaient pas ses administrés.

La remarque fait bondir les proches de Gaudin. Ils mettent notamment en avant les nombreux programmes de rénovation urbaine sur ces quartiers. Seul Robert Assante, vice-président de la communauté urbaine, est plus mesuré. «  J’ai la conviction que nous avons vraiment changé la ville en 20 ans. Est-ce suffisant  ? Sans doute le changement n’a-t-il pas touché tous les secteurs, toutes les populations  », reconnaît l’ancien maire des 11/12.

Pôvre Belle de Mai

A sa décharge, Jean-Claude Gaudin met rarement les pieds dans ce Marseille qui peine. Ou alors, un bout d’orteil comme à la Belle de Mai. Il n’en visite que la Friche du même nom, un des lieux culturels emblématiques de la ville installé en lisière du quartier. C’est là que se concentrent tous ses aménagements récents (une crèche, une aire de jeu…). Le quartier proprement dit échappe à sa responsabilité. Après tout, c’est le fief de l’ancien président du Conseil général, Jean-Noël Guérini, et de son alliée, Lisette Narducci, maire de secteur réélue en fusionnant sa liste avec celle de l’UMP. Un exemple : le déplacement programmé de la Maison pour tous dans l’enceinte de la Friche, ardemment souhaité par la maire de secteur mais refusé par la population. «  J’ai écrit à Jean-Claude Gaudin pour lui expliquer que le maintien de la MPT au cœur du quartier permettrait de rénover le noyau villageois, dénonce Serge Pizzo, le président du Comité d’intérêt de quartier du cru. Je n’ai pas eu de réponse. Mais ils sont capables de sortir 3 millions d’euros pour faire exactement ça à Saint-Barnabé (12e arr.).  »

Présenté souvent comme un des quartiers les plus pauvres d’Europe, la Belle de Mai est une enclave abandonnée. En plus d’y concentrer pauvreté et précarité, elle manque de tout : d’écoles, de bibliothèque, de transports en commun... «  C’est pourtant un quartier vivant, avec des associations actives, de nouveaux habitants, poursuit le retraité. Mais sans projet de développement. Gaudin méprise ou ignore une partie de la population. La Friche, c’est son alibi !  »

Y a-t-il de la discrimination derrière tout cela ? Le maire s’en défend en poussant des hauts cris. «  Depuis que je suis maire, l’Etranger a toujours été accueilli avec un E majuscule  », a-t-il l’habitude de dire. Défendre la tradition d’accueil cache mal son malaise avec la diversité d’origines des Marseillais. Gaudin a régulièrement des phrases maladroites qui laissent planer le doute. Au moment de la présentation de ses listes aux dernières municipales, alors qu’on lui demande en quoi celles-ci incarnent la diversité, il balaye : «  Oh, ça c’est NoraPreziosi qui s’en occupe !  » Comme si une seule élue d’ascendance maghrébine suffisait à représenter l’ensemble des Marseillais originaires d’Afrique du nord. Du reste, elle n’a fait que remplacer, poste pour poste, une autre élue, Myriam Salah-Eddine, disparue des listes depuis.

Les arbres de la désespérance

Ancien adjoint de secteur des 9e et 10e et proche de Guy Teissier, président de la communauté urbaine, Maurad Goual a lui fini par démissionner. En ouverture du débat sur l’identité nationale, en 2010, il avait reproché au maire d’avoir parlé d’un « déferlement de hordes de musulmans sur la Canebière  » pour évoquer la joie des supporters algériens après la qualification de leur équipe de foot pour le mondial 2010. «  Je ne crois pas que Gaudin soit raciste, dit celui qui a quitté la politique. C’est un catho, un provençal qui a une lecture à la fois religieuse et un peu coloniale des choses.  » «  Pour lui, le catholique prime sur le musulman ou le juif. Ils sont donc un peu moins Marseillais que les premiers  », abonde Michel Samson.

Pour Gaudin, tout se résume en effet à des communautés religieuses notamment représentées dans Marseille Espérance, une invention de son prédécesseur qu’il revendique comme sienne. Cette vision de groupes constitués que l’on active en plaçant tel ou tel de ses prétendus représentants en position éligible. Or, cette Marseille mosaïque est aujourd’hui bien émiettée. On est bien loin de l’idéal de paix et de fraternité qui portait la plantation des arbres de l’espérance au parc du 26e centenaire pour fêter les 2600 ans de la ville. «  Sa plus grande fierté  », selon Jean-Pierre Chanal, un de ses conseillers. Aujourd’hui, le symbole est aussi fracturé que le parvis du même nom. En 2010, la mairie avait annoncé une extension de la place où sont inscrits 500 000 noms de Marseillais. La rénovation a bien eu lieu, mais des milliers de noms ont été effacés.

Benoît Gilles (Marsactu) & Jean-François Poupelin (le Ravi)

1. « Le vote Front national dans les Bouches-du-Rhône : « Laboratoire » de l’alliance entre la droite et l’extrême droite ? », Revue française de sciences politiques, vol. 49, n°2, 1999.

Pour "célébrer" dignement les 20 ans passés par Gaudin dans le fauteuil de maire de Marseille, il n’en fallait pas moins de deux rédactions ! En juin, le Ravi a ainsi accueilli dans ses colonnes Marsactu. Nous étions ravis de soutenir ainsi le pure player phocéen, liquidé en mars, repris en avril par ses journalistes. Ils préparent pour la rentrée leur grand retour en ligne. le mensuel "pas pareille fête donc aussi la nécessaire renaissance de la presse marseillaise indépendante !

@-Leravi - http://www.leravi.org