Contact

Abo, dons, adhésions

"On n’a pas des sous mais des salades !"

le 23/09/2015

Dans les champs, il y a ceux qui déchantent et ceux qui ont la tête dure. Alors que 800 exploitations ont disparu entre 2000 et 2010 (- 26 %) dans les Alpes de Haute-Provence, des jeunes tentent de s’installer pour défendre une agriculture « pas pareille ».

«  Ils sont courageux. Les premières années, ils survivent, certains sont très précaires et dorment dans des yourtes ou des caravanes  », assure Patrick Pinchot, animateur de la Confédération paysanne 04. En 2010, 17 % des agriculteurs avaient moins de 40 ans dans les Alpes de Haute-Provence. Devenir agriculteur, c’est un peu le parcours du combattant. La difficulté est d’autant plus grande pour les jeunes non issus du milieu paysan et qui souhaitent défendre une agriculture non-conventionnelle. Sur les 200 candidats accompagnés par le « point accueil installation » de la Chambre d’agriculture en 2014, 75 % envisageaient un projet hors du cadre familial. « Je comprends que certains jeunes s’arrêtent après une à trois années, s’ils ont été mal accompagnés, lance sans détour Marie Maurage, présidente de Bio de Provence. Les jeunes doivent adapter leurs beaux rêves à la technicité. Il ne faut pas laisser pousser sans rien faire. Il ne suffit pas d’aimer la nature et les animaux… »

L’installation de Léa Arancio, 29 ans, est assez chaotique. Cette maraîchère de Pierrerue (04) n’a pas hérité de terres ni d’un savoir-faire familial. «  Travailler-manger-consommer, j’en veux plus. Soit je trouve ma voie, soit je meurs, s’est-elle dit, en rentrant pour la première fois dans une église ! J’en avais marre d’être précaire, de ne pas pouvoir faire mes courses. J’avais le sentiment de travailler de plus en plus et de moins en moins pouvoir manger. J’ai donc fait un BPREA [Brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole, ndlr] en grande agriculture. » Il y a tout juste un an, elle a réalisé ce qu’elle attendait depuis longtemps : acheter des terres et commencer à cultiver en bio. Pour en arriver là, elle a dû cumuler 3 boulots «  nuls  », demander à son mari de changer de métier alors qu’il gagnait bien sa vie et monter un solide dossier pour percevoir 36 000 euros de dotation jeune agriculteur (DJA) (2), soit le plus haut plafond. «  Mais c’est rien comparé aux 1 000 euros d’emprunt par mois pour le foncier ! »

« On n’a pas de sous, mais des salades ! »

Réveillée à 6 heures, cette mère d’un enfant de 4 ans travaille chaque jour sur ses 2 hectares de maraîchage et sur son petit verger jusqu’à 21 heures 30. Un labeur usant physiquement, mais le plus dur pour elle est le «  jonglage financier qu’il faut effectuer en permanence  ». Son mari a beau lui donner un coup de main depuis janvier, elle n’a plus le temps de faire toutes les tâches quotidiennes à la maison. «  On n’a pas de sous, mais on a des courgettes et des salades », plaisante, un brin dépitée devant ses deux tunnels qui abritent des légumes provençaux, cette jeune femme énergique. Pour lancer son activité, Léa peut compter sur quelques bénévoles occasionnels. «  Si personne ne te soutient lors de la première année, c’est impossible ou alors tu te suicides… Mais concernant l’entraide, on ne sait pas trop ce qui est légal (voir encadré). » Le problème n’est pas la demande : ses légumes se vendent très bien. Le plus difficile c’est de produire en quantité. Sa situation financière est toujours critique avec des comptes bancaires professionnel et personnel à découvert. Les prochains mois seront cruciaux pour la jeune femme qui veut redoubler d’efforts pour s’en sortir. «  J’aurai tout essayé !  », insiste-t-elle avec émotion.

«  Je ne pourrai pas m’en tirer seul pour cette première année  ; je peux compter sur l’aide de ma famille et de ma copine  », renchérit Donovan Capian, 21 ans, éleveur à Peyruis (04). Il s’est lancé à son compte en janvier, après avoir travaillé pour un agriculteur, obtenu un bac professionnel et fait une école d’apprentissage. Il élève 150 brebis et 30 chèvres pour leur viande. «  Ce n’est que le début, mais pour le moment, par rapport à mes prévisions, c’est un peu plus positif.  » Ses parents n’étant pas du milieu agricole, il a dû se débrouiller, faire du «  bricolage  » pour louer des terres ou trouver des propriétaires disposés à prêter leur terrain : «  Ici, le développement de l’urbanisation accentue cette difficulté d’accès au foncier.  » Donovan a renoncé à faire les démarches pour obtenir une DJA : «  C’est beaucoup de paperasse pour pas grand-chose  ; il faut présenter un plan d’exploitation sur plusieurs années…  » Mais au fait, qui perçoit en priorité la DJA ? «  Plus l’exploitation est petite, plus la dotation est petite », souligne Marie Maurage en dénonçant une contradiction entre la volonté affichée de défendre les petits paysans, l’agriculture raisonnée, et ce système d’aides qui profite surtout aux plus gros et au modèle agricole conventionnel.

Une recherche de sens

Donner du sens à sa vie, c’est ce qui a poussé Léa Arancio à tout faire pour devenir propriétaire de ses terres et faire du bio. «  Je veux faire un travail imprégné par mes valeurs et qui me permette de gagner ma vie un jour. Ce qui me motive, c’est de produire de la nourriture de qualité pour les gens du coin.  » Et Arnaud Dubois, qui avec sa compagne a fait l’acquisition de 16 hectares de terres pour faire de la culture légumière en bio à Forcalquier, de lancer  : «  Avant les années 70, tout a toujours été bio ! Mais aujourd’hui, c’est devenu un acte militant de faire du bio. Et il y a de vrais lobbies qui n’aiment pas nos techniques.  » Parmi les évolutions, le schéma classique d’une reprise en main de la ferme familiale se raréfie : 44 % des installations en 2014 dans les Alpes de Haute-Provence se sont faites hors du cadre familial.

Arnaud Dubois fait partie de ceux qui, à l’approche de la quarantaine, se reconvertissent. Cet ancien cadre de 38 ans, père de bientôt 4 enfants, a obtenu son BPREA et trouvé des terres. Son projet a pu naître rapidement, car il avait un peu de fonds propres. Sa vie de famille, il la voyait à la campagne. «  C’était un choix pour un équilibre familial et une vie saine. Et travailler la terre donne du sens pour nous. On voulait retrouver une proximité avec la nature sans être "peace and love". On perçoit peu de subventions, et c’est tant mieux, comme ça nous sommes indépendants. La dotation pour les jeunes agriculteurs nous a assez aidés, même si la comptabilité n’est pas simple en première année.  » Et les rapports avec ceux de l’ancienne génération, adeptes des pratiques conventionnelles ? «  Je ne les juge pas. Ce sont des gros bosseurs ! Mais ils ont un peu peur de nous, car on arrive avec d’autres idées, on casse les modèles et on montre qu’on peut vivre sur une petite surface… »

Nicolas Richen

1. Selon les chiffres de 2013 du ministère de l’Agriculture, en Paca, 35 % des agriculteurs de moins de 40 ans ont reçu une dotation jeune agriculteur (DJA) au moment de leur installation, soit 20 points de moins que la moyenne nationale (56 %).

5102 abonnés en 2015 ? On n’achète pas un journal libre, on finance son indépendance ! Pour que le Ravi redresse les bras, abonnez-vous et participez au Couscous Bang Bang Royal 2015

À l’aide !

Depuis que des amis de Léa Arancio ont eu une amende salée alors qu’ils venaient de lancer leur culture d’oliviers, la maraîchère de Pierrerue (04) refuse parfois du bénévolat par crainte d’être dénoncée et contrôlée. « Je comprends l’interdiction d’utiliser des machines, mais le fait de ramasser des fruits et des légumes ou de désherber ne va pas te casser un bras ! » Pourtant Patrick Pinchot, de la Confédération Paysanne 04, est affirmatif : « L’aide des voisins ou de la famille est considérée comme du travail au noir. Le woofing [tourisme d’immersion, ndlr] est plus ou moins toléré selon les départements. C’est compliqué à gérer, car quand il y a un coup de bourre pour ramasser des courges avant qu’il grêle, il faut de l’aide. » Quant aux normes sanitaires, notamment fixées par des directives européennes, l’administration applique les mêmes règles aux petits paysans qu’aux exploitations industrielles. Une épine de plus au pied des jeunes qui disent « non » à l’agriculture conventionnelle.

N. R.

@-Leravi - http://www.leravi.org