Contact

Abo, dons, adhésions

Quand l’école se fait buissonnière

L’éducation est un sport de combat
le 23/10/2015

Freinet, Montessori... Minoritaires, les pédagogies alternatives ont le vent en poupe. Un renouveau ou une désertion ? Enquête.

Le mot d’ordre ? «  Résister.  » Avec cette précision : «  A quoi, pour qui, pour quoi et comment ?  » Fin août, les tenants de la pédagogie Freinet, sous l’égide de l’Icem (Institut coopératif de l’école moderne), ont tenu leur congrès national à Aix-en-Provence. Si c’est en Paca qu’a vécu Célestin Freinet et dans le « 13 » qu’il y a le plus d’écoles estampillées « Freinet », enseigner autrement n’est jamais sans peine. En tête, la mobilisation en 2013 des parents de l’école Bonneveine, à Marseille, notamment contre la fermeture d’une classe.

Alors, quand le recteur y va de ses encouragements, le président de l’Icem, Jean-Charles Huver, rit jaune : «  Historiquement, la pédagogie Freinet s’inscrit dans l’Education nationale. Et est reconnue comme telle. Toutefois, sur le terrain, c’est plus compliqué. Comme lorsqu’on veut se regrouper entre collègues. Mais, face à nous, il n’y a pas que l’administration. Il y a aussi des syndicats.  » Et une collègue d’ajouter : «  On doit aussi lutter contre les idées reçues. Notamment des parents. Freinet, ce ne sont pas des enfants qui font ce qu’ils veulent. Et face aux collègues, on ne peut débarquer en disant qu’on a LA vérité. Il faut y aller petit à petit.  »

Entre frilosité et curiosité

Minoritaires, malgré les obstacles et difficultés, les pédagogies alternatives n’en ont pas moins le vent en poupe. Alors qu’à Marseille, il y a quelques années, le projet de création d’une école Montessori était resté lettre morte et si celui dans les quartiers Nord (« Lou Soleou ») est reporté faute de locaux, Thibault Tron, un ancien de Décathlon, compte en ouvrir deux en septembre ! «  A la naissance de notre fille, ma compagne et moi avons découvert la pédagogie Montessori  », explique cet ancien «  étudiant en école de commerce  » n’ayant pas eu une «  scolarité difficile  ». Mais qui trouve aussi aberrant «  un système où il faut rentrer dans des cases » que le fait qu’il n’y ait pas d’école de ce type à Marseille. Et, analyse-t-il, «  à chaque fois, c’est sur l’aspect financier que ça achoppe. Faute d’inscriptions suffisantes.  » Car, s’il y a sinon «  une mode  », du moins, «  de curiosité  », il y a encore «  pas mal de frilosité  ».

Sa solution ? «  Adosser les écoles à des micro-crèches.  » Et des frais de scolarité oscillant entre 300 et 500 euros par mois. Car, au-delà des locaux et du personnel, pour être reconnu par la fédération des écoles Montessori, Thibault Tron compte s’équiper en matériel pédagogique auprès de l’un des trois fournisseurs « officiels ». Le coût ? «  15 000 euros par école.  » Mais il se défend de tout élitisme : «  On touche tout le monde. Même des gens de l’Éducation nationale. Attention, on ne fait pas notre projet contre l’école publique. Mais il n’y a plus la possibilité de la changer.  »

Un constat pas si éloigné de celui d’Erwan Redon. « Désobéisseur », véritable bête noire de l’administration, suite à une ultime passe d’armes, l’instit’ marseillais a préféré «  démissionner avant qu’ils ne me virent. D’autant que, si l’on est exclu, on n’a plus le droit de créer son école.  » Ce qu’il compte bien faire avec « Bric-à-Brac », une micro-école s’inspirant, entre autres, de la pédagogie Freinet. «  Au début, on a fait une école "hors les murs ". Mais on n’a tenu que deux jours. Car, dans les familles qui nous ont suivis, ça a suscité de sacrées discussions !  »

Aujourd’hui, l’école est en passe d’ouvrir. Non plus dans le 3ème mais dans les quartiers Nord. «  Au-delà de quelques soucis administratifs, on a surtout eu des problèmes de locaux. Là, on a une opportunité dans le 15ème. Il va falloir repenser le projet. Car, à la base, on voulait s’installer dans le 3ème. Parce que c’est un quartier populaire. Et là où est né le projet.  » De fait, avec 30 euros de frais de scolarité par mois et par élève, l’école, misant sur le financement participatif, l’investissement des parents et la complémentarité scolaire/périscolaire se veut «  la plus ouverte possible. Car le risque, c’est l’entre-soi  ».

Or, dans un pays où ce n’est pas l’école mais l’instruction qui est obligatoire, il est un phénomène qui interpelle : la non-scolarisation. Surtout quand elle est portée, comme à Gap, par une ancienne instit : « Quand j’ai demandé ma mutation ici, je ne l’ai pas eue. Alors, soucieuse du rythme des enfants et ne sachant que trop ce qu’on leur impose quand ils sont 30 par classe, j’ai décidé d’arrêter de travailler pour faire l’école à la maison  », explique Manue, de l’association « Les enfants d’abord ».

Partir des envies des enfants

Un «  choix de vie  » non sans «  contrainte  » et pas toujours «  compris par la famille  ». Mais qui n’est pas synonyme d’enseignement au rabais : «  Il suffit de partir des envies des enfants. En outre, il y a des cours par correspondance, des manuels, le net. Et un contrôle non seulement social mais aussi pédagogique avec l’Inspection.  »

Ni synonyme d’isolement : «  La première chose que l’on cherche, c’est à rentrer en contact avec nos pairs. Dans le 04 et le 05, on est une vingtaine. D’ailleurs, chaque après-midi, on sort. Pour voir d’autres enfants. Déscolarisés ou non.  » A la rentrée, Manue comptera dans son entourage deux familles en plus qui vont s’essayer à l’école à la maison : «  Je vous assure que ce n’est pas de mon fait. Mais les choses sont trop figées. J’ai une amie directrice d’école. Elle continue à se battre de l’intérieur. Elle y croit encore. Je ne sais pas comment elle fait.  »

Au congrès Freinet, Jean-Charles Huver se souvient de parents dans le « 06 » qui ont, depuis, monté une école parentale : «  Ils étaient venus nous voir pour qu’on leur monte une école Freinet. Avec le terrain, les locaux... et des frais de scolarité autour de 900 euros par mois ! On leur a répondu que c’était hors de question. La pédagogie Freinet, c’est un projet d’émancipation. Et donc populaire.  »

Sa collègue, Véronique, embraye : «  Quand l’école s’est montée à Aix, il y avait surtout des gens qui venaient parce que c’était du Freinet. Quand la mairie a repris en charge les inscriptions, il y a eu rééquilibrage, la moitié des enfants venant du quartier et donc de familles ne connaissant pas forcément Freinet. C’était moins confortable. Mais ça oblige à réinterroger nos pratiques, la place de l’école. Ce qu’on ne devrait jamais cesser de faire.  »

Sébastien Boistel

Pour plus d’info :
www.icem-pedagogie-freinet.org 
http://ecole-montessori-marseille.fr
www.bricabracs.org
www.lesenfantsdabord.org

5102 abonnés en 2015 ? On n’achète pas un journal libre, on finance son indépendance ! Pour que le Ravi redresse les bras, abonnez-vous et participez au Couscous Bang Bang Royal 2015

Du domaine du possible...

Après la maison d’édition, les librairies, le cinéma, le hammam, l’école ! Pourtant, au service « com » d’Actes Sud, on est pointilleux : « Ce n’est pas l’école d’Actes Sud. Mais celle des dirigeants d’Actes Sud. » Elle portera toutefois le nom d’une collection (« Domaine du Possible »), les cours auront lieu à la chapelle du Méjean (le lieu d’exposition d’Actes Sud), avec l’intervention de figures... d’Actes Sud.

Responsable pédagogique (et de la fédération des écoles Steiner en France), Henri Dahan reconnaît à mi-mots cette volonté de compartimenter : « C’est un projet que portent depuis longtemps Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani, l’un de leurs enfants ayant particulièrement souffert à l’école. Ils ont aussi connu d’autres expériences pédagogiques innovantes ». D’où ce projet. A terme, nous dit Dahan, Capitani devrait « se désengager de la maison d’édition pour se consacrer à cette aventure, notamment la recherche de fonds ».

Car cette école, d’un budget de « 250 000 euros » et devant accueillir une « trentaine d’enfants, de 9 à 14 ans », sera privée. Les tarifs ? De « 400 » à « 6000 euros » par an, la majorité des familles payant autour de « 4000 euros ». Au programme ? Le matin, cours à la chapelle du Méjean et l’après-midi, travail au champ à Volpelière, un terrain appartenant à Capitani (l’un des plus gros propriétaires fonciers sur Arles) où s’installera, à terme, cette école s’inspirant autant de la pédagogie Steiner que d’autres expériences, promues par le « Printemps de l’éducation ».

Pas de notes, le paquet sur l’artistique et la volonté de délivrer un diplôme « agricole » à chaque élève. Tout en assurant le « socle commun. En n’y consacrant que deux heures chaque matin, on boucle très vite le programme des cours à distance. Ça laisse du temps pour le reste. »

Une école pour une « élite » ? Non, rétorque Dahan qui la veut ouverte, notamment à des enfants « différents ou en difficulté. Même si, avec la mise en place, c’est compliqué ». Reste qu’avoir l’appui des fondateurs d’Actes Sud « est indubitablement un atout ». Lors du lancement en mars, Nyssen et Capitani avaient à leurs côtés Laure Adler, Pierre Rabhi des Colibris ou encore André Schiavetti, le maire d’Arles. Un néo-communiste qui, en témoigne ce qui se passe du côté des anciens ateliers SNCF, apprécie décidément les initiatives privées...

@-Leravi - http://www.leravi.org