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Pot de terre contre pot de béton

Un collectif lutte contre une bétonisation à marche forcée façon "Auchan"
le 22/01/2016

A Cavaillon (84), un collectif se bat pour maintenir des terres agricoles fertiles face à l’implantation d’une zone d’activités. La « ferme des Terres promises » versus une bétonisation à marche forcée façon « Auchan ».

Des champs en friche sur le bord d’une départementale au sud de Cavaillon (84). Un petit chemin mène à un imposant mas provençal : «  la ferme des Terres promises  », seule au beau milieu de 100 hectares de terres limoneuses «  parmi les meilleures de Vaucluse, celles qui historiquement ont donné le fameux melon de Cavaillon  », selon Jean-Pierre Montigné, membre de la Confédération paysanne. Voilà la zone de « la Voguette », proche de la Durance et classée en zone inondable.

Cette vieille bâtisse abandonnée est l’objet d’une procédure judiciaire et d’une spéculation immobilière intense. Une dizaine de jeunes, 25 ans en moyenne, l’occupe depuis le mois d’avril pour relancer sur un hectare une activité agricole. « Nous sommes cette jeunesse, sans boulot ni maison. Ça part de là. On en avait marre de parler, nous voulions faire », explique en terrasse Thomas Viens, 23 ans, cheveux bruns mi-longs et petite barbe taillée. Ils sont tous néophytes en agriculture mais épaulés par le collectif de la Voguette, qui rassemble depuis 2013 une quinzaine d’associations. En indivision suite au décès des propriétaires, un compromis de vente a été signé avec Immochan
-  la branche immobilière du groupe Auchan - pour une valeur de 2 millions d’euros. Elle est pourtant estimée à 80 000 euros...

Jeunes et justiciables

Auchan avait en effet pour projet de relocaliser et d’agrandir sur la Voguette son supermarché de Cavaillon. Entre-temps, la stratégie nationale d’Immochan a changé et les zones commerciales, dans un département qui compte la plus imposante d’Europe au Pontet, n’ont plus la cote. Sur le plan judiciaire, l’un des occupants de la ferme, Thomas Viens, a dû affronter deux procédures lancées par les enfants des défunts propriétaires. Lui, et non pas ses comparses de leur groupe de musique Caravane Namaste (1) ou leurs acolytes : son nom était inscrit sur la boîte aux lettres. La première procédure a eu lieu au pénal pour « dégradation », c’est-à-dire pour avoir démuré les portes et fenêtres. «  C’est le comble alors qu’on retape doucement avec nos maigres moyens cette maison ! », s’agace-t-il. Il a finalement écopé d’un rappel à l’ordre.

L’autre plainte qui le vise réclamait l’expulsion des « squatteurs » pour occupation sans droit ni titre au motif que Thomas Viens était le chef de la « bande ». Les plaignants ont finalement été déboutés, le tribunal d’instance d’Avignon estimant que la requête était devenue sans objet : le petit malin a enlevé son nom de la boîte aux lettres. Les requérants devront maintenant assigner un à un les occupants et donc dénicher leurs identités...

Cette occupation n’est pas anodine. La ville de Cavaillon et la communauté de communes Luberon Monts de Vaucluse (CCLMV) a en effet comme dessein de bétonner la Voguette pour en faire une zone d’activité. Pour cela, faut-il encore rendre le terrain constructible. Et si on érigeait une digue de 2 kilomètres et demi en amont ? D’un coût de 7 millions d’euros environ à la charge de la CCLMV (sur un budget annuel de 45 millions d’euros), l’ouvrage devrait voir le jour début 2017.

La digue qui valait 7 millions

Officiellement cette digue est construite pour protéger les 20 000 habitants de Cavaillon et d’une commune voisine. « Le risque a été mis en évidence par l’Etat dans son PPRI (2). Un remblai SNCF pourrait être débordé dans le cas d’une crue centennale », signale Christian Doddoli, directeur technique du syndicat mixte d’aménagement de la vallée de la Durance auquel a été déléguée la maîtrise d’ouvrage. Ce que ne croit pas René Benedetto, président de L’Etang nouveau. L’association va prochainement déposer un recours au tribunal administratif : « Nous ne sommes pas opposés à la construction d’une digue pour protéger cette voie ferrée. Mais elle devait faire un kilomètre... Là elle sert clairement à la construction de cette zone d’activité. » Ce que conteste fermement Christian Doddoli.

René Benedetto estime également que la construction de la digue relèverait le niveau de la Durance et augmenterait le débit de la rivière, qui pourrait menacer deux communes en aval. Il s’appuie aussi sur une tribune publiée par le nouveau président de l’Agence de l’eau, sévère avec les digues construites en bordure de rivière, et bien sûr sur les inondations mortelles d’octobre dernier dans le Var : « Bétonner empêche l’eau de s’écouler jusque dans les nappes phréatiques. »

Car finalement, le combat concerne bien le maintien de terres agricoles face à un foncier dévorant. « Ce qu’on défend, c’est vieux comme le monde : le bien commun contre la propriété privée, le groupe contre l’individu contre le groupe... », énumère Thomas Viens. Cet été, ils ont récolté tomates, haricots, salades... et viennent de semer des fèves. Cela leur permet pour l’instant d’être autosuffisants mais l’envie est d’aller plus loin, de développer une offre commerciale de proximité. Le collectif de la Voguette planche aussi sur un projet plus global. Une « utopie » pour la mairie. « L’agriculture paysanne se développe et bon nombre de jeunes agriculteurs recherchent des terres », répond Jean-Pierre Montigné de la Conf’. « L’utopie est simplement ce qui n’a pas encore été essayé  », disait le poète autrichien Erich Fried.

Clément Chassot

1. https://soundcloud.com/caravane-namaste

2. Plan de prévention du risque d’inondation

@-Leravi - http://www.leravi.org