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Sans patrie ni frontières...

Nous sommes tous binationaux !
le 21/03/2016

Ils se battent pour laisser passer les p’tits papiers. Ils rêveraient d’abolir les frontières. Et ne goûtaient guère le projet de déchéance de la nationalité qui s’est enlisé dans les méandres parlementaires entre le Sénat et l’Assemblée nationale.

Ça doit pas être facile pour Renaud de vivre dans le Vaucluse. Et pas simplement parce qu’il s’est fait piquer sa « deuche   » devant chez lui, à l’Isle-sur-Sorgue. Souvenez-vous   : «   J’peux pas saquer les drapeaux / Quoique le noir soit le plus beau / La Marseillaise, même en reggae, ça m’a toujours fait dégueuler  / Les marches militaires, ça m’déglingue / Et votre République, moi, j’la tringle  !  » Avec tous les frontistes et ceux qui n’en finissent pas de pavoiser, ça doit être dur de tenir sans alcool. Encore que, sur son prochain album, on trouverait une chanson intitulée «   J’ai embrassé un flic  »...

Sale période où, vu le nombre de drapeaux, on a l’impression de voir des bâtiments officiels partout, où le moindre représentant de la maréchaussée a des allures de RoboCop et où un gouvernement « socialiste  » propose sans ciller pour lutter contre le « terrorisme   » la déchéance de nationalité. Qu’en pensent les collectifs et associations de soutien aux migrants dont les militants, pour certains, ne verraient pas d’un mauvais œil l’abolition des frontières voire des papiers. Alors, la gauche de la gauche en avait rêvé, Hollande l’a fait  ?

Première étape au Cira, le Centre international de recherche sur l’anarchisme où l’on tombe sur Lou Marin, un Allemand qui vit depuis 15 ans à Marseille  : «   Contrairement à certains militants qui accordent encore un peu de crédit à la gauche, on n’est guère surpris. Il y a une tendance réactionnaire quasi naturelle qu’aucun mouvement de masse n’est venu contrecarrer. Et s’il y a chez les anarchistes une tradition antinationaliste, la déchéance de nationalité, c’est un acte autoritaire qui stigmatise une minorité de la population. C’est une punition alors que nous, l’abolition des frontières, des nationalités, des papiers, nous l’envisageons comme une libération générale. Cela n’a donc rien à voir.  »

Et ce spécialiste de Camus d’ajouter  : «   C’est une atteinte au droit du sol qui était une mesure par laquelle la France se distinguait jusque-là positivement. On a donc affaire à un revirement nationaliste. Mais c’est comme l’état d’urgence. Cela sert moins à lutter contre les terroristes que contre les militants. J’ai participé à une manifestation à Paris, interdite et sévèrement réprimée où j’ai crié "Liberté, liberté  !". Une première pour moi. Rendez-vous compte  ! Aujourd’hui, en France, même les anarchistes doivent défendre la liberté bourgeoise   !  »

Même son de cloche du côté du collectif «   Soutien migrants 13  » dont la base arrière -  le squat Le Mamba rue Horace Bertin - semble vouloir bénéficier de la trêve hivernale et pouvoir accueillir jusqu’en avril les réfugiés ayant réussi à franchir la frontière italienne. Un collectif qui, au lendemain de l’état d’urgence, a organisé une manif sauvage finissant au pied du centre de rétention du Canet. «   Avec ce genre de mesures, la cible, l’ennemi, est désormais clairement désigné, souligne Eric du collectif. C’est l’étranger. C’est à se demander si le FN aurait osé. Les migrants que l’on accueille nous le disent clairement. Ils hallucinent  ! Jamais ils n’auraient imaginé de la part de la France un tel niveau de pression policière, une telle méfiance. On a donc affaire à une mesure discriminatoire qui va en outre renforcer la criminalisation de ceux qui viennent en aide aux migrants et qui militent pour l’ouverture des frontières. Mais bon, qu’il y ait un délit de solidarité, malheureusement, c’est tout sauf une nouveauté.   »

Du côté de l’association Les amoureux au ban public, qui épaule les couples « mixtes  », on est également remonté. «   La déchéance de la nationalité, elle existe déjà, explique Mika. On le voit tous les jours avec les personnes que l’on accompagne. La carte de séjour, le titre de résident, même la carte d’identité peuvent être retirés à tout moment. Il y a, de plus en plus, dans l’octroi de la nationalité, une dimension d’arbitraire insupportable. On est dans un système de plus en plus à deux vitesses, avec des Français de seconde zone. La France est en train de dire à toute une partie de sa population "vous ne serez jamais vraiment français". Quant au PS, il est en train de revenir sur l’abolition de la double peine. Souvenons-nous quand même du précédent de Vichy où la déchéance de nationalité a touché 15 000 personnes, principalement des juifs mais aussi des personnalités comme... le général de Gaulle  !  »

Et Philippe, qui a dû faire des pieds et des mains pour faire venir sa femme du Cameroun, d’ajouter  : «   De toute manière, dès qu’on touche à la nationalité, il y a une suspicion qui est insupportable. Alors qu’on est dans de l’enfumage. Vous croyez que le mec qui est prêt à se faire sauter ou à finir sa vie derrière des barreaux se soucie d’une carte en plastique  ? En attendant, sur le terrain, les gens se lâchent. On le voit quand on manifeste pour soutenir les migrants  : ils ne se cachent plus pour dire qu’ils en ont marre des étrangers...  » A Renaud de conclure  : «   Etre né sous l’signe de l’Hexagone / On peut pas dire qu’ça soit bandant / Si l’roi des cons perdait son trône / Y aurait 50 millions de prétendants…  »

Sébastien Boistel

Article publié dans le Ravi n°137, daté février 2016.

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