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A la ferme des Terres promises…

« Attention ! Occupants sans droits, ni titres. Pacifistes et très chaleureux ! »
le 25/03/2016

A Cavaillon (84) de jeunes musiciens « squattent » une ferme afin de remettre en culture des terres agricoles vouées à être coulées sous le béton. Récit d’une génération qui ne demande qu’à se ré-enchanter ! Un reportage publié dans le Ravi n°137 en février 2016 dans le cadre d’un partenariat avec Basta !

«  Attention ! Occupants sans droits, ni titres. Pacifistes et très chaleureux !  » C’est par ces mots de bienvenue écrits sur une palette colorée que les jeunes habitants de la ferme des Terres promises, au sud de Cavaillon et au pied du Lubéron accueillent ceux qui viennent jusqu’à eux. Au loin on aperçoit les chèvres de l’un des rares voisins restants. Derrière le mas, une centaine d’hectares en friche s’étendent à perte de vue. Ils ont tous été vendus à Immochan, branche immobilière d’Auchan.

La seule bâtisse qui reste debout est celle « squattée » par Thomas et ses amis, moyenne d’âge 25 ans, tous originaires des environs et membres du groupe de musique Caravane Namasté auxquels sont venus se greffer au fil du temps d’autres potes de potes. En venant s’installer là, en avril 2015, ils pensaient s’attaquer à Immochan qui avait signé un compromis de vente de 2 millions d’euros avec les héritiers de la ferme. (Lire « Pot de terre contre pot de béton  », le Ravi n°135). Les jeunes musiciens engagés refusent de voir pousser une énième zone commerciale sur des terres agricoles et décident d’investir le lieu afin de les protéger et les remettre en culture raisonnée, pour commencer, et bio dans l’idéal. Mais une fois sur place, ils découvrent que le compromis a été annulé et qu’ils sont en fait chez un privé. Trop tard pour faire marche arrière…

«  Notre musique porte déjà des valeurs mais le but de cette action c’était de les incarner physiquement et de se confronter à la réalité  », explique Thomas. La rencontre avec le collectif la Voguette 84 (du nom de la zone), qui défend les terres fertiles, a fait le reste. Rapidement, ils comprennent aussi que la communauté de communes Lubéron Monts de Vaucluse active la création d’une digue en amont, officieusement afin de rendre constructibles 300 hectares dont ceux déjà vendus à Auchan, et ceux que Thomas et ses potes occupent. De quoi conforter ces jeunes dans leur combat…

DE L’ESPACE ET DU TEMPS

La ferme est en indivision et si les propriétaires sont visiblement morts dans leur maison pour ne pas qu’elle soit vendue, l’un des héritiers ne l’entend pas de la sorte et vient régulièrement rendre visite à la troupe pour les forcer à partir, avec plus ou moins de tact. «  Peut-être aurez-vous la chance de le voir aujourd’hui…  »,lance ironiquement Jean-Baptiste, accordéoniste du groupe qui s’affaire à mettre du bois dans le poêle pour tenter de réchauffer tout le monde. Leur grand idéal serait de trouver un terrain d’entente avec les propriétaires et de les embarquer dans leur projet. Mais le dialogue est pour l’instant très compliqué. Le collectif de la Voguette essaie quant à lui de racheter les hectares d’Immochan pour les remettre en culture.

« On a calculé, sur Cavaillon il y a 1500 chômeurs, ici il y a entre 100 et 300 hectares, explique Thomas. Si on veut relancer l’agriculture et réduire le chômage on peut le faire en deux ans.  » Le ministère de la Jeunesse à qui ils ont écrit les invite même à développer un service civique paysan ! «  Mais pour l’instant tout le monde est bloqué, les propriétaires parce qu’ils ne peuvent pas nous chasser et nous parce qu’on ne peut pas mettre tout cela en place tant que la situation n’est pas réglée  », note le jeune homme. Son nom étant sur la boîte aux lettres, Thomas a été attaqué en justice deux fois par les héritiers : au pénal pour «  dégradation  » (alors qu’ils ont dû démurer les fenêtres et déblayer les pièces pour s’installer), il n’a finalement eu qu’un rappel à l’ordre et une plainte visant à les expulser, rendue caduque par la dé-domiciliation de Thomas avant de passer au tribunal.

Les projets ne manquent pas et sont loin d’être utopiques. Aucun ne s’y connaissait vraiment en agriculture mais ils se sont lancés, épaulés par la Voguette, et cultivent désormais plus de 300 m2. En ce moment, ce sont les fèves, les salades, les oignons qui poussent. Pierre-Baptiste, ami de Lille venu vivre l’aventure des Terres Promises, n’avait jusqu’ici comme expérience que le potager de sa mère, mais en avril prochain il intègrera le parcours éco-Paysan pour se former. Il nous parle de ses semis avec bonheur : «  Il faut protéger notre patrimoine naturel, à quoi ça sert que la terre devienne une ville géante si on se retrouve sans bouffe, sans eau et en surnombre et surtout incapables de faire pousser trois tomates !  » Il sera celui qui reste quand les musiciens partiront en tournée. Fiamma est italienne, étudiante en droit et politique de l’environnement. Elle est là pour deux semaines et prête souvent main forte dans des éco-villages. «  On se rend compte que le consumérisme ne fonctionne pas pour être heureux. Moi pour vivre bien, j’ai simplement besoin d’espace et de temps  », explique la jeune femme en lavant ses chaussettes dans une casserole d’eau chauffée sur le poêle.

JEUNESSE EN DISSIDENCE

Cette jeunesse que les politiques pensent désengagée, montre au contraire qu’elle est en mouvement et qu’elle choisit de s’affirmer en refusant le modèle de vie auquel la société voudrait la contraindre, en proposant une autre alternative, faisant le choix de l’être plutôt que de l’avoir… «  Avec ce qui s’est passé à Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes, et qui a été réprimé dans une violence folle, on s’aperçoit qu’on oppresse des gens qui veulent juste vivre différemment, explique Thomas. Pourquoi "Les Terres promises" ? En référence au peuple juif - même si on ne l’est pas - qui a été chassé de toute part simplement parce qu’il voulait vivre différemment et qui a dû trouver une terre pour l’accueillir. Pour moi, la plus grande injustice c’est d’être né dans un monde prédéfini, on ne m’a pas donné le choix. Mais si la société de demain est celle qui se mobilise aujourd’hui, ça ouvre de grandes possibilités.  »

«  Ici personne n’est au RSA  », précise le jeune homme. L’électricité fonctionne au solaire, grâce à des panneaux offerts par une association qui a aussi fourni une pompe à eau qui ne fonctionne que de façon aléatoire. Aujourd’hui d’ailleurs ils devront faire sans. La solidarité vient pourtant de toute part, des associations comme des particuliers. « On n’a aucun mal à faire passer notre message car on s’aperçoit qu’on est tous similaires dans nos besoins  », note Thomas. Agnès du collectif La Voguette - mais aussi maman de Thomas - est venue aujourd’hui pour récupérer la vaisselle et le linge sale de la troupe ! Sa maison sert aussi de point douche en hiver. Quand on l’interroge sur les valeurs qu’elle a enseignées à son fils, c’est Thomas qui répond en premier : «  La dissidence !  ». Agnès sourit avant de poursuivre : «  Pour des parents qui se considèrent responsables de la vie qu’ils ont amenée sur terre, je pense que le combat que ces jeunes mènent est inévitable. Et faire ça en musique rend le combat joyeux et festif !  »

Samantha Rouchard

Cet article a été réalisé en partenariat avec Basta ! (www.bastamag.net) dans le cadre du projet Médias de proximité



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