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Les mairies « bleu Marine » virent Orange

Quand le Fn prend le pouvoir
le 16/04/2016

Au FN on aime les vieilles recettes. Les nouveaux maires frontistes de Paca reprennent ainsi à leur sauce celles de Jacques Bompard à Orange. Au menu : sécurité, proximité et bacs à fleurs. Sans oublier une pointe de xénophobie...

S’il avait un peu d’humour, Jacques Bompard pourrait bien rigoler. Viré du FN par Jean-Marie Le Pen en 2005, honni par Marion Maréchal (nous voilà)-Le Pen suite à son refus de lui faire allégeance, le maire Ligue du Sud d’Orange depuis 21 ans, est devenu le guide spirituel de tous les maires frontistes de la région élus en 2014. Seul rescapé de la promotion de 1995, qui avait fourni quatre maires au FN (1), le député d’extrême droite du nord Vaucluse a développé un modèle de gestion qui lui a permis de se faire réélire trois fois dès le premier tour : le triptyque « proximité, sécurité, embellissement des centres villes », selon Christèle Marchand-Lagier, maître de conférence en sciences politiques à l’université d’Avignon, spécialiste du vote FN dans le Vaucluse et en Paca. En résumé : des flics municipaux, de la com., des bacs à fleurs (2).

Exemple du Pontet, une petite ville de 17 000 habitants de la banlieue d’Avignon. Les effectifs de la police municipale y sont passés de 11 à 17, le parc des caméras de vidéosurveillance va être développé, et le maire, Joris Hébrard, multiplie les artifices : visites de quartiers, marché de noël pharaonique, père noël dans les écoles ou encore rénovation du clocher d’une église. « Je suis "orangeophone" », reconnaît Xavier Magnin, directeur de Cabinet de Joris Hébrard, d’autant plus volontiers qu’il a œuvré au même poste aux côtés de Jacques Bompard jusqu’en 2014 !

Chasse aux pauvres

Mais à côté du clinquant, du symbolique, il y a aussi tout « ce dont on n’entend pas parler, ce qui disparaît de manière chirurgicale », selon Jean-Firmin Bardisa, opposant sans étiquette au Pontet : la baisse des aides du centre communal d’action sociale (CCAS), la fin de la gratuité de la garderie du soir et de la cantine pour les plus démunis ou encore la fin des repas de substitution. Les prochaines cibles devraient être les deux centres sociaux, dont Xavier Magnin souhaite le regroupement sur un seul lieu sous la coupe du CCAS. « Ce sont des structures qui répondent à des demandes spécifiques de la population mais qui sont quasi communautaristes et phagocytent beaucoup d’argent public », argumente tout en nuances le « dir. cab. ».

A Fréjus, David Rachline marche aussi sur les pas du député du Vaucluse qui a fermé deux des trois centres sociaux d’Orange : le sénateur FN a d’abord taillé dans le budget de ceux de sa ville (jusqu’à moins 65 %), avant de fermer celui du quartier populaire de Villeneuve pour cause de contestations trop ostentatoires de sa directrice. Il a également baissé le budget des écoles de 20 %. Au Luc-en-Provence (83), c’est l’épicerie sociale et solidaire qui a été fermée en catimini (3).

A chaque fois, des raisons d’économies budgétaires sont avancées : fort endettement, baisse des dotations de l’état, volonté de ne pas augmenter les impôts, etc. Mais curieusement jamais le besoin de financement d’investissements. « Au Pontet, rien ne se fait, tranche Jean-Firmin Bardisa. On réalise des économies par la non- réalisation. » « En deux ans, la ville n’a avancé sur aucun projet structurant. On ne voit rien venir, on est dans une gestion au fil de l’eau », dénonce de son côté Dominique Lain, chef de file de l’opposition LR du Luc. Une gestion de « bon père de famille » là encore revendiquée par Bompard. Malgré des caisses pleines, selon ses dires, le député-maire d’Orange n’a jamais rien sorti de terre. Pas même la médiathèque lancée sous son prédécesseur...

Maires très « système »

Par contre, le cofondateur du FN a su faire fructifier sa ville à des fins personnelles. Claude Bompard, sa femme, est maire de Bollène et conseillère départementale en duo avec leur fils Yann. L’aîné, Guillaume, est adjoint à Orange (4). « Au Luc, le conseil municipal ressemble plus à un conseil de famille, sept couples y siègent, soit 14 élus sur les 29 », rappelle en écho Dominique Lain. Qui pointe également l’embauche de candidats FN aux départementales aux postes stratégiques de DGS et directeur de Cabinet et « la première décision prise par Philippe de la Grange après son élection, augmenter de 15 % ses indemnités d’élu » (5). Comme à Cogolin, dont le maire s’est également fait voter des frais de représentations de 1250 euros mensuels, et au Pontet (6).

A Fréjus, David Rachline a fait encore mieux. Le sénateur-maire a attribué des marchés publics à des sociétés proches du parti frontiste et a propulsé Philippe Liottaux, candidat à Avignon en 2014, directeur de Cabinet. La femme de ce dernier, elle, gère le magazine municipal du Pontet. On est loin du parti « antisystème »... Mais aussi de la dédiabolisation si chère à Marine Le Pen en vue de la présidentielle. Même les plus aguerris dérapent. Comme le sénateur-maire des très populaires 13e et 14e arrondissements de Marseille Stéphane Ravier qui vocifère contre le « grand remplacement » en plein conseil d’arrondissement ou qui reprend en main une salle de spectacle, pour y promouvoir la « culture provençale et marseillaise ». C’est encore son camarade de Fréjus qui inaugure une stèle à la gloire de l’Algérie française et se bat contre l’ouverture de la mosquée de la ville.

Pourtant, depuis l’élection de ses nouveaux maires, le FN poursuit sa dynamique électorale. Entre les départementales et les régionales de 2015, il a encore gagné 280 000 voix en Paca. Dans ses villes, il stagne au pire. « Personne ne bouge, il y a de l’atonie, et même un laxisme total », se désole Jean-Firmin Bardisa du Pontet. « La stratégie d’implantation du FN est vraiment celle de Bompard à Orange, analyse la politologue Christèle Marchand Lagier. Un fort taux d’abstention dans les quartiers populaires et une grande attention à sa clientèle électorale, la petite classe moyenne. Des gens qui travaillent, qui votent et qui paient des impôts. Un électorat qui a l’impression de payer pour les autres et pour qui, par exemple, la politique sociale du FN ne pose aucun problème. »

Malgré tout, l’universitaire refuse d’y voir un vote d’adhésion. « Pour cela, il faudrait que les électeurs connaissent les programmes, les propositions du parti, poursuit la spécialiste du vote FN. S’il s’est ancré dans le Vaucluse et en Paca, les électeurs, même de gauche, ont aussi envie de laisser une chance aux équipes qui viennent de s’installer. Ils sont en attente. » A Orange, ça dure quand même depuis 21 ans...

Jean-François Poupelin

1. Avec Jean-Marie Le Chevalier à Toulon (83), Bruno Mégret à Vitrolles (13) et Daniel Simonpieri à Marignane (13).

2. Cf le Ravi n°80 (« Dans la gueule de l’extrême-droite ») et n°95 (« Bienvenu à facho-land ! »).

3. Cf l’intersyndicale Visa (www.visa-isa.org) ou le « Livre noir » de « 18 mois de gestion municipale par le Front national » publié par le PS fin 2015.

4. Jacques Bompard est également mis en examen pour prise illégale d’intérêt dans la vente de terrains communaux.

5. Philippe de la Grange a démissionné au bout d’un an pour « raisons de santé ». Il a été remplacé par sa première adjointe, Patricia Zirilli.

6. Joris Hébrard a finalement dû y renoncer, la préfecture ayant déclaré illégal le coup de pouce de 44 % qu’il s’était attribué.

Enquête publiée dans le Ravi n°138, daté mars 2016

@-Leravi - http://www.leravi.org