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Dans les quartiers Nord, « on est déjà debout »

Convergence difficile entre Nuit debout et la cité marseillaise des Flamants
le 25/04/2016

La Nuit Debout, qui veille à Marseille depuis plusieurs semaines, a tenté ce week-end de réveiller les résidents de la cité des Flamants. Mais la tentative improvisée de convergence, portée par les animateurs du centre ville, s’est heurtée au scepticisme des militants associatifs du quartier et à l’indifférence de ses habitants.

16 heures, samedi 23 avril, cité des Flamants, dans les quartiers Nord de Marseille. Le soleil n’est pas encore couché, mais Nuit Debout ne va pas tarder à commencer. Sy et Hanane, deux profs parisiennes en vacances à Marseille, cherchent désespérément la place des débats. « On a fait le tour du quartier mais on a vu personne… Vous, vous savez pas où c’est ? » Devant nous s’étalent un immense terrain vague et un ensemble de tours HLM. La cité est désertique. Après plusieurs minutes d’errance, nous atteignons finalement la frontière du périphérique. « Ça ne peut pas être par là », déclarent les deux touristes, qui rebroussent chemin.

On longe la route sur quelques centaines de mètres quand enfin nous apercevons notre oasis. La fameuse agora. Mais en s’approchant, nos regards ne croisent aucun visage. La place, qui surplombe le 14ème arrondissement, est vide. La Nuit Debout des Quartiers nord ne serait-elle qu’un mirage ? « Ici, il n’y a personne, lance un riverain. Mais en dessous, il y a des gens. C’est peut-être là Nuit Debout. »

« Ici, ça ne marche pas comme ça »
Un peu plus bas en effet, un attroupement s’est réuni dans les locaux de Pas Sans Nous, le relais local de la coordination nationale revendiquant un rôle de « syndicat des quartiers populaires ». A l’intérieur, Julie et Gérald, deux membres actifs de la Nuit Debout marseillaise du cours Julien, en centre ville, s’emportent lors d’un débat politique, face à une petite assemblée silencieuse. Quelqu’un leur fait discrètement remarquer les problèmes d’organisation de l’événement. Les deux quittent la salle et s’activent avec quelques volontaires pour commencer à monter le matériel : sono, boissons, nourriture et estrade, pour assister aux débats.

Pendant ce temps, dans les locaux de Pas Sans Nous, les langues des riverains se délient. Salvatore, un membre de l’association, est très remonté contre la manière dont s’est mis en place le rendez-vous : « Du jour au lendemain, on nous a annoncé cette Nuit Debout. Ils n’ont pas pris le temps de bien l’organiser. Ici ça ne marche pas comme ça. »

C’est presque sur les coups de 19h que la Nuit Debout se lève, devant une bonne centaine de personnes. Dans la petite foule, des exilés du Cours Julien, beaucoup de journalistes, très peu de riverains et une poignée de membres de Pas Sans Nous, plutôt mécontents contre la manière de faire du mouvement.

« Les fantômes » du centre-ville
C’est d’ailleurs l’une d’entre elles, Fatima Mostefaoui, militante associative bien connue aux Flamants, qui prend la parole en premier afin de « mettre au point la situation. Ici, ça fait des années qu’on est debout. Nous n’avons pas attendu pour nous battre contre le mal-logement, les violences policières, le chômage. Vous voulez libérer notre parole ? Notre parole est déjà libre, mais personne ne l’entend car elle est censurée ».

D’autres locaux complètent les propos de Fatima, pointant divers problèmes, comme la stigmatisation des quartiers ou les raisons du peu d’intérêt des habitants de la cité pour l’événement. Myke est d’accord avec eux : « Personne du quartier ne va écouter les gens du centre-ville. Pour nous, ils sont comme des fantômes. »

Malgré tout, au micro, certains formulent des attentes traditionnellement exprimées lors des Nuit Debout : remise en cause des institutions politiques, partage d’expériences per-sonnelles, de revendications associatives… «  Ils auront pas assez d’une nuit pour énumé-rer tous leurs problèmes, plaisante un riverain. S’ils pouvaient, ils continueraient à se répéter comme ça des jours et des jours ! »

Un habitué des rassemblements du Cours Julien prend la parole et confesse : « Je ne serais jamais venu dans les quartiers Nord sans Nuit Debout . » Comme lui, la plupart des intervenants prône la convergence avec « les banlieues ». Léa et Vincent ont eux ramené du centre ville leur stand "Biblio Debout", dont le principe est de faire « des dons de livres ». Pour les deux jeunes Marseillais, la soirée aux Flamants est un succès : « Ça marche bien, il y a pas mal de monde ! Mais c’est vrai qu’il manque peut-être un peu de gens du quartier… »

Sur la place, « ils sont dans leurs cocons »
Vers 20h, le soleil commence à tomber sur la cité. L’agora commence déjà à se vider, petit à petit. Et les marseillais originaires du quartier peinent toujours à se montrer. Il faut regarder aux balcons des immeubles ou faire le tour de la place pour en trouver. Le peu de gens encore dehors ne souhaite pas participer au rassemblement. Moïse, qui apprécie pourtant l’initiative, reste éloigné de l’agora : « On dirait qu’il y a pas de Nuit Debout. C’est dommage que ça se passe comme ça. Mais bon, au moins ça reflète bien notre société ! Est-ce que les cités sont investies dans quoi que ce soit en France ? »

En contre-bas de la place des débats, des dizaines de résidents du quartier se réunissent. Il est 20h45 : c’est la prière du coucher du soleil pour les musulmans. Autour de la mosquée Essalam, on croise beaucoup plus de riverains en dix minutes que lors de la totalité de la journée Nuit Debout. Eux aussi ne se sentent pas concernés par ce rassemblement. Un fidèle s’explique : « Là haut, ils sont dans leurs cocons. On résout plus de problèmes en venant ici. »

A 21h30, la place, plongée dans le noir car les lampadaires ne s’allument pas, commence vraiment à se vider. Le quartier, très mal desservi par les transports en commun, voit ses derniers bus pour le centre partir dans moins d’une heure. Les gamins restés jouer au foot sur la place toute l’après-midi sont rentrés chez eux depuis longtemps. Les musiciens venus du centre sont eux aussi repartis. Sans même jouer un seul morceau de la journée.

Et la fiche de contact, accrochée au mur pour aider à la mise en place d’une éventuelle prochaine Nuit Debout, demeure désespérément vide. Face à la feuille blanche, Fatima, qui avait prédit l’échec du rassemblement dès le début, glisse discrètement : « ça prouve la convergence. »

Louis Tanca

Mais les Nuits debout en Paca ne sont toujours pas couchées ! En cliquant par ici notre carte régionale interactive...

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Plusieurs participants de la Nuit Debout Marseille du 54 Mars (23 avril) aux Flamants (14e) se rejoignent et utilisent leur droit de réponse au regard d’un article de presse paru sur le Monde.fr. Ils considèrent cet article, publié quelques heures après cette agora, comme non représentatif de cette rencontre. Ils ont adressé au Ravi ce texte avec le message suivant :"En qualité de journal régional indépendant (et comme vous avez publié un article également sur cette soirée), nous souhaiterions que vous puissiez publier ce communiqué pour donner une autre version, qui est celle de plusieurs participants à cette soirée". C’est fait !

L’assemblée de samedi aux Flamants s’est déroulée de 18h jusqu’à 22h sans interruption, et a rassemblé en majorité des personnes du centre-ville ainsi que les acteurs associatifs du quartier. Les échanges qui ont eu lieu ont évolué au fil de l’agora et ont fait émerger des remarques pertinentes et partagées par tous. La fertilité de cette rencontre est avérée, car les participants ont pu s’exprimer sur une réelle volonté de convergence (d’ailleurs la conjugaison de ce verbe a même été chantée en chœur par l’assemblée). Des voix pertinentes se sont levées pour porter les revendications propres aux habitants du quartier des Flamants. Il a notamment été question de la trahison ressentie par les habitants à l’égard des politiques et des institutions, mais aussi de questions plus précises telles que les règlements de comptes dans les quartiers, l’homophobie, les violences policières, et l’islamophobie subies par les habitants. La situation d’un jeune homme placé en détention au centre de rétention administrative du Canet (14ème) alors qu’il est présent en France depuis 16 ans a été tout particulièrement évoquée (manifestation prévue le samedi 30 à 15h devant le centre).

Un exemple révélateur de la qualité des échanges a été le débat mené sur le terme de « quartiers Nord » que beaucoup de participants de l’agora rejettent pour parler de « quartiers » ou « quartiers populaires ». Il a été débattu que ce terme « quartiers nord » était symbolique d’une volonté d’exclusion de la part de certains théoriciens politiques voulant faire le buzz en clivant les habitants d’une même ville. Il est dommageable que ce débat de fond ne soit nullement abordé dans l’article en question du Monde.fr, qui préfère au contraire réutiliser le terme « quartiers nord » dès son titre.

De plus en lisant cet article, il laisse une sensation d’un journaliste sportif qui voudrait résumer un match au déroulement de ses premières minutes. Ainsi il n’est nullement noté que lors de l’avancée de l’agora de nombreux acteurs ont exprimé le souhait de refaire une deuxième soirée mieux organisée. Par ailleurs vers 21h sous l’impulsion d’une militante associative (nommée dans l’article du Monde.fr), plusieurs personnes se sont mises à chanter. Il a été entonné du Joe Dassin, Aznavour, une chanson occitane, une autre basque, et plusieurs chants militants notamment en faveur des sans-papiers. Alors pourquoi ne pas évoquer ce qui nous a réunis ce soir-là ?

Il est à mentionner que Nuit Debout Marseille produit suite à chaque assemblée un compte-rendu, disponible sur son site nuitdeboutmarseille.fr.

Bien entendu, nous reconnaissons les quiproquos qui ont pu avoir lieu en matière d’organisation et qui ont pu être ressentis en début d’assemblée. Ceux-ci sont principalement liés à une volonté d’appropriation de l’évènement par une personne en particulier, et nous le dénonçons. De fait, il est également dommageable qu’il n’y ait pas eu d’informations en amont à propos de l’organisation de l’assemblée de Pas Sans Nous, qui s’est déroulée le matin même et a réuni 200 personnes des quartiers. Nous tenons à rappeler que nul n’a le droit d’imposer une idée absolue et orientée politiquement de ce qu’est Nuit Debout à Marseille.

Dans l’impulsion du mouvement national, Nuit Debout Marseille désire généralement communiquer sur ses actions par les médias qu’elle a vu naître, Radio Debout et TV Debout, ainsi que par les médias associatifs et militants eux-mêmes acteurs de la lutte qui se joue aujourd’hui. De façon générale, nous faisons une claire distinction entre médias indépendants (bénévoles ou financés par les lecteurs) et médias dépendants (de revenus publicitaires ou de l’État). Cela dit, nous invitons l’ensemble des journalistes à privilégier une communication claire et complète lorsqu’ils relaient les actions de Nuit Debout Marseille. Et surtout nous les invitons à rester attentifs aux intentions de leurs interlocuteurs, notamment quand ceux-ci viennent vers eux en se réclamant du mouvement, souvent pour n’entamer qu’un jeu de séduction et faciliter des désirs d’ascensions personnelles.

Nuit Debout se veut un mouvement horizontal où chacun est invité à participer. La multiplicité des avis et l’intelligence collective y priment sur la présence d’un porte-parole ou d’un chef. Précisément car nous pensons que c’est ce dernier système qui fait (avec la complicité de nombreux médias ayant oublié leurs devoirs initiaux) que notre démocratie est aujourd’hui en réel danger.

Renaud D, Romain, Xavier, Fatima Mostefaoui (citée dans l’article), Gabin, Florian B, Guillaume, Eric M, Mélanie, Margot, Lætitia, Isabelle, Antoine, Nora, Paul, Frank, … qui étaient présents aux Flamants, ainsi que les autres sympathisants de Nuit Debout Marseille non présents ce soir là qui se retrouvent dans ces idées.

Pour plus d’infos sur le site de Nuit debout Marseille, c’est par ici

@-Leravi - http://www.leravi.org