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Moi, Kad Merad, marseillais du week-end

Portrait satirique du réalisateur, auteur et acteur du film Marseille
le 14/05/2016

Devant et derrière la caméra, au scénario, Kad Merad signe Marseille, film sur une ville qu’il habite et qu’il aime. Euh, est-ce que c’était vraiment une bonne idée ?

« Bonjour Biloute, HEIN ! Mi je voudro arcominder eul’ même chose. Ch’il vous plait, HEIN ! » (1) Oups, avec cette tournée interminable d’auto-promo, je m’emmêle un peu les scénarios. Du pastaga s’il vous plait ! J’adore Marseille. « J’habite ici depuis dix ans. Enfin, habiter, c’est un bien grand mot. Disons que j’ai une maison à Marseille sur la Corniche, dos à la France, et face à l’Afrique, ou plutôt face à la mer ! » (2) Je sais, j’ai pris un très gros risque en jouant le premier rôle dans Marseille, le film que j’ai moi-même réalisé et dont j’ai aussi écrit le scénario. Les critiques sont consternés. Les premiers résultats au box office plutôt médiocres. Droit au bide !

Garçon du pastis ! On me dit que je me suis enlisé dans un déluge de clichés : l’accent, les chauffeurs de taxi, le foot. Finalement, je me demande si c’était vraiment une bonne idée de demander à Patrick Bosso de co-signer les dialogues. Mais moi je l’aime cette ville. J’ai fait la Une du Point pour l’afficher partout ! Enfin, la « Une » de son édition marseillaise seulement diffusée dans les kiosques phocéens. L’hebdo de FOG - tiens c’est aussi un autre marseillais du week-end le Franz-Olivier Giesbert - m’a demandé de faire visiter mes lieux préférés. Et avant le petit train pour une virée carte postale ensoleillée du Vallon des Auffes jusqu’au Petit Nice, le « 3 étoiles » de Gérald Passedat ! Et puis on s’est posé ici pour l’interview, sur la terrasse du Cercle des nageurs.

Mon film « ne dépeint pas le Marseille des bourgeois ou celui des malfrats, mais celui du petit peuple, des types qui se lèvent tôt pour aller bosser, s’habillent de rien et traversent les épreuves sans se plaindre, dans la joie, même, parfois. » (2) Euh des bourgeois et des malfrats j’en vois quand même quelques un par là. Avec un peu de chance, je vais même peut-être croiser le frère de Jean-Noël Guérini, Alexandre, en train d’onduler du bassin pour provoquer le député Muselier en l’accusant de l’avoir balancé aux flics (3). Pour avoir le droit de tremper les pieds dans le bassin où s’entraine Camille Lacourt, non seulement il faut être coopté mais il faut aussi mettre sur la table une adhésion de 1750 euros et une cotisation annuelle de 1425 euros. Alors c’est du cliché populiste, çà, HEIN Biloute ?

Bon d’accord, pour pimenter mon film, j’aurais pu y parler politique. Comme dans Le Baron noir, la série de Canal + où je joue le rôle d’un député-maire de Dunkerque, socialiste et cynique. Du genre à balancer comme conseil au candidat de son parti avant un débat télévisé pour la présidentielle : « Il n’y a pas 50 solutions. Soit tu es un sphinx, distant, impérial, soit tu le chopes par le colbac et tu le bastonnes jusqu’à ce qu’il pisse le sang ! » (4) Alors là, les critiques parisiennes, elles sont bonnes de chez bonnes ! Tout le monde salue un « House of Cards » à la française et ma performance d’acteur. Oui mais mon problème c’est que « j’ai un vrai fond d’humanité, je suis tolérant, pacifiste et diplomate. Je suis utopiste parfois. Avec moi on s’approche du monde de Oui-Oui et la gomme magique ! » (5). On ne fait pas un bon roman avec de bons sentiments. Et bien on ne fait pas non plus toujours des bons films quand on est un gars sympa. Qu’on se le dise ! Un pastis svp !

Contrairement à Depardieu - vous savez le gros qui joue le maire dans Marseille, non, pas mon film, je parle de la série de Netflix diffusée en mai prochain - je préfère me taire que de dire des conneries. « La politique, c’est vraiment pas mon monde. Si je vous dis que j’aime telle personnalité, je vais me retrouver étiqueté de droite ou de gauche, alors que moi-même je n’en sais rien. » (6) Zut, je crois que j’ai dit une connerie. Même si je siffle des pastis avec la haute société et que j’ai désormais les euros pleins les poches, mon père a démarré dans la vie comme ouvrier et ma mère était coiffeuse. Alors mieux vaut s’en tenir aux fondamentaux : la partie de pêche sur le pointu dans la rade, les galéjades, le mélo sentimental avec une jolie doctoresse… « J’ai filmé la ville comme si je filmais une femme. » (7) «  Marseille est tellement romanesque, lyrique, en fusion permanente. » (2) «  Aucune ville ne m’a fait ce genre d’émotion. » (8) Vous voyez, je peux même faire le poète s’il y a besoin.

Allez, lâchez-moi à la fin ! Et j’aurais du causer de quoi dans mon film pour que vous applaudissiez ? De règlements de comptes à la kalachnikov ? De rats qui se promènent un peu partout la nuit dans les rues ? D’écoles qui tombent en ruine ? De quartiers entiers à l’abandon sans infrastructures publiques dignes de ce nom ? De communautés qui se côtoient mais ne se mélangent pas ? Je ne m’appelle pas Kad Meradian et je ne tourne pas mes films à l’Estaque ! Ou bien c’est parce que j’ai un nom d’arabe que vous vous attendez que je fasse vibrer la fibre sociale ? « Mon père est d’origine algérienne, ma mère est berrichonne. Je suis fier de mes racines, mais on est français. Je ne parle pas arabe et je ne me sens pas du tout porte-drapeau. » (5) Voilà qui est dit. « Je ne suis pas Marseillais peut-être, mais je suis habitant de Marseille où il y a beaucoup de bouche, d’entraide, de générosité. » (9) Et puis qu’est ce que c’est bon les boissons anisées !

R. le R.

1. Dialogue de Bienvenue chez les ch’tis.
2. Le Point n°2272, 24 mars 2016.
3. Une scène authentique : cf Backchich, 29 mars 2010.
4. Le Baron noir, saison 1, premier épisode, février 2016.
5. Libération, 30 avril 2007.
6. Le JDD, 6 février 2016.
7. JT de M6, 19 mars 2016.
8. TV loisirs, 19 mars 2016.
9. France Info, 16 mars 2016.

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