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Le revenu universel est-il une alternative ?

L’idée séduit aussi bien progressistes et conservateurs ultralibéraux...
le 27/05/2016

Un revenu « d’existence » ou « universel » est-il une alternative à l’heure où le droit du travail est savamment détricoté ? Les partisans de cette idée, issus de la famille progressiste, sont de plus en plus nombreux. Mais méfi car même certains ultralibéraux y sont favorables !

Ça ne s’arrange vraiment pas au parti socialiste. Pendant que François Hollande et Manuel Valls poussent contre vents et marées une réforme du travail au profit du patronat, la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône proposait le mercredi 16 mars un débat sur le revenu d’existence ! Une allocation inconditionnelle et universelle de la naissance à la mort à l’opposé du détricotage du code du travail du 21e siècle proposé par l’exécutif français.

Invité par la jeune garde du PS13, Guillaume Mathelier, maire trentenaire d’Ambilly et patron du PS de Haute-Savoie, ferait même pâlir un frondeur. « Ça va être les vaches maigres pour notre parti pendant des dizaines d’années si on n’a pas réglé rapidement notre problème n°1, la justice sociale », attaque ce docteur es sciences politiques, enseignant à la haute école de gestion de Genève, devant un parterre d’une quinzaine de retraités. Et d’interroger : « Franchement, qu’est-ce qui nous fait rêver ? Quelle est notre proposition qui représente un idéal d’émancipation et d’égalité ? » Un sujet sur lequel on entend rarement ses hôtes du soir, occupés au même moment par leurs cuisines politiques sur la métropole...

Pas plus que les camarades nationaux, qui ont même retoqué une proposition sur le sujet dans le cadre de la loi sur la république numérique. Le maire d’Ambilly a, lui, fait sa thèse sur le revenu d’existence et il est intarissable. Entre le dézingage en règle du « fantasme du plein emploi », des « 40 milliards du pacte de compétitivité », d’une « protection sociale qui ne sort pas les gens de la misère [mais les] stigmatise » et sa volonté de « réformer la société » et de changer « le logiciel de la valeur travail », on croirait entendre un militant de Nouvelle donne.

Zadig, Voltaire et revenu de base

Le mouvement lancé par Pierre Larroutourou est d’ailleurs une des rares formations de gauche, avec les Verts historiques, à porter la mesure dans son programme. Mais cette dernière est aussi défendue par des personnalités de droite, comme la très catholique Christine Boutin, l’ultralibéral Alain Madelin ou l’infatigable lecteur de « Zadig & Voltaire » Frédéric Lefebvre. Il est aussi au programme du manifeste des jeunes radicaux. « Quand on voit les mesurettes prises au niveau fiscal, au niveau de la solidarité, la révolution qu’il faudrait pour les entreprises, on a décidé de regarder les solutions alternatives, ce qui se fait ailleurs », explique Sarah Robin, membre du bureau de la formation centriste.

Le revenu d’existence, également appelé revenu de base ou universel, retrouve depuis deux-trois ans une certaine audience. Principalement du fait du lancement d’expérimentations dans certains pays de l’UE (voir ci-dessus), et de quelques expériences hexagonales, comme le RSA pour tous de la Région Aquitaine dont le Ravi a déjà parlé (1) ou celle qui démarre dans le Vaucluse (lire page suivante). Pourtant, l’idée n’est pas nouvelle. Certains la font même remonter à Thomas More, l’auteur d’Utopia (1516) ! Beaucoup plus récemment, elle a connu un certain écho à l’époque des lois Aubry sur la réduction du temps de travail, notamment avec la proposition « d’allocation universelle » portée par André Gorz. « La rationalisation économique libère du temps, elle continuera d’en libérer, et il n’est plus possible, par conséquent, de faire dépendre le revenu des citoyens de la quantité de travail dont l’économie a besoin, écrivait le philosophe en 1990. Il n’est plus possible, non plus, de continuer à faire du travail rémunéré la source principale de l’identité et du sens de la vie pour chacun. »,Et l’écrivain, dans ce texte republié en mai 2013 par Le Monde Diplomatique, de défendre un montant qui permette de « refuser un emploi ou des conditions de travail "indignes". »

Aujourd’hui, ce sont plutôt les économistes qui en parlent le plus. Les expérimentations la rendent plus réelle, des montants et des financements sont avancés (2). Mais il s’agit moins de sortir de la société salariale par le haut que de rééquilibrer le rapport de force salarié-patron. « Le revenu de base valorise le travail et remet l’emploi à la périphérie, tout en promouvant le bénévolat ou la contemplation », explique Damien Vasseur, du mouvement français pour un revenu de base (MFRB), une association qui regroupe toutes les initiatives nationales à travers quatre critères : l’universalité, inconditionnalité, individualité et la possibilité de cumuler d’autres revenus (salaire, retraite, chômage, etc, selon les propositions). Et de préciser : « Découpler le revenu du travail a toujours été une réflexion du MFRB. Mais certains sont intéressés par la question, d’autres moins. »

Dérives libérales

C’est par exemple le cas de l’association pour l’instauration d’un revenu d’existence (Aire), présidée par l’économiste Marc de Basquiat. « Pour nous, l’objectif est de desserrer l’étreinte du travail obligé qui fait faire n’importe quoi pour survivre, de donner un peu de liberté à ceux qui veulent dire non au travail pour le travail », explique Léon Régent. L’Aire propose un revenu d’existence à 500 euros qui remplacerait les minimas sociaux. « C’est le niveau d’équilibre entre demandeurs d’emploi insatisfaits et offres », note cet ingénieur à la retraite. Et d’insister : « Les utopies, c’est surtout confortable. »

Plus que le financement, c’est en effet le montant du revenu versé qui fait aujourd’hui vraiment débat chez les promoteurs d’un revenu de base ou d’existence. Pour Guillaume Mathelier, le curseur se situe entre 600 et 800 euros pour les adultes, la moitié pour les enfants, dont une partie ne serait versée qu’à la majorité pour réduire les inégalités sociales. « On ne se libère pas du travail, mais c’est une perspective réaliste qui couvre les frais liés au logement. Le revenu du travail devient alors un vrai revenu d’existence, pour manger, les loisirs, etc. », explique le socialiste. Les jeunes radicaux proposent, eux, 600 euros mensuels pour tous les Français à partir de 18 ans, auxquels peuvent s’additionner les allocations pour les personnes handicapées et dépendantes, le chômage et les retraites. « Mais on supprime le SMIC », précise Sarah Robin.

Une des craintes des partisans, comme de certains opposants classés à gauche au revenu d’existence, les économistes atterrés par exemple, est effectivement la possible pression sur les salaires que pourrait favoriser une telle mesure. André Gorz le redoutait aussi. « La question du montant n’est pas centrale, tente de rassurer Damien Vasseur du MFRB. Si on arrive déjà à faire inscrire le revenu de base dans la loi, comme pour d’autres droits sociaux, on a changé quelque chose. » Il faut pourtant savoir se contenter de beaucoup, comme dirait Rouillan…

Jean-François Poupelin

1. Supplément du Ravi n°135

2. Consulter le http://revenudebase.info/

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Ici et ailleurs

Les premières expérimentations d’un revenu de base universel (ou d’un procédé approchant), datent des années 70. Entre 1974 et 1979, une petite ville du Canada, Dauphin (10 000 habitants), est choisie par le gouvernement pour y accorder une allocation restant réservée aux familles les plus défavorisées. Le projet a été finalement abandonné, officiellement pour manque de moyens.

Le Canada se distingue encore puisque la province de l’Ontario a inscrit à son budget 2016 « ce projet pilote » face « à un contexte du marché instable de l’emploi ». Ce qui pourrait donner des envies à l’Etat fédéral d’adopter le revenu de base. En Alaska, riche de ses ressources énergétiques, un revenu inconditionnel d’environ 1 700 euros est attribué depuis plus de 5 ans à tout résident. D’autres expérimentations se déroulent également au Brésil, en Inde ou en Namibie.

En Europe, la Finlande a passé le pas. Une allocation sera versée à tout résident du pays, de manière inconditionnelle, quels que soient l’âge et le revenu à partir de 2017. Aux Pays-Bas, une vingtaine de villes testent également une variante du revenu de base. A Utrecht, 300 citoyens au chômage et bénéficiaires des minima sociaux recevront 900 euros par mois (pour un adulte seul) et 1 300 euros (pour une famille). Avec l’objectif affiché de prouver que cette allocation n’empêche pas la reprise d’emploi, au contraire.

En Suisse, une votation (sorte de referendum) est programmée en juin prochain pour instaurer un « revenu de base inconditionnel » de plus de 2000 euros par mois... De quoi avoir envie de devenir chocolatier.

C. C.

@-Leravi - http://www.leravi.org