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« Ce système n’est pas démocratique »

Entretien avec P. Tafani sur le clientélisme politique en Paca
le 8/06/2016

Pierre Tafani, qui a mené ses recherches au CNRS en sciences politiques, a beaucoup travaillé sur les logiques clientélaires locales. Il a notamment publié, en 2003, « Les clientèles politiques en France » (Editions du Rocher).

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Les fantômes politiques évoqués dans notre dossier sont-ils des self-made-men ou ont-ils hérité eux aussi d’un système ?

Tous les systèmes politiques sont héréditaires, sans exception. Prenons deux exemples. Commençons par la Corse où les deux hommes forts de l’île sont des héritiers. Paul Giaccobi, député et président du Conseil exécutif de Corse jusqu’à l’année dernière, par son arrière-grand-père, déjà député et sénateur à la fin du XIXème siècle. L’autre, Camille de Rocca Serra, député également, est héritier d’une féodalité insulaire qui date du XVIIIème siècle. Deuxième exemple, celui de Jacques Médecin, dont l’arrière-grand-père était maire de Villefranche-sur-Mer à l’époque où toutes les cours d’Europe venaient séjourner à Nice. Son père, Jean, est lui maire de Nice presque sans discontinuer de 1928 à 1965 en utilisant les réseaux d’anciens combattants et italiens. Jacques n’a fait qu’utiliser cet héritage en s’emparant de toutes les autres clientèles possibles. Ces cas sont finalement courants dans toute la France.

L’héritage d’un système politique est donc majoritairement familial ?

Non, même si cela existe beaucoup plus qu’on ne le croit. La règle est plutôt un système de succession par « parrainage ». Le patron local le fait souvent pour stabiliser son fief et cherche parfois à avoir plusieurs successeurs pour ne pas être embêté par un seul prétendant. Jamais personne n’a pris la suite du patron sans avoir été impliqué dans la gestion précédente, et donc sans en connaître les ficelles.

Que retrouve-t-on de commun à toutes ces baronnies locales ?

La tentation, avec plus ou moins d’intensité, de dominer le jeu politique par relation clientéliste, où les clients jouent un jeu relationnel ascendant, dirigés par un besoin de s’associer au pouvoir en place. On retrouve cela partout en Europe ou presque mais c’est beaucoup plus prégnant en France car c’est le pays d’Europe qui compte le plus de communes, 36 000. Et le pouvoir clientéliste en France est essentiellement local, ce qui en fait d’ailleurs sa force.

Alors comment lutter ? Faut-il nécessairement faire table rase et changer drastiquement d’organisation politique ?

Non, il y a des lois assez simples à mettre en place pour lutter contre le clientélisme, qu’on appliquait déjà au temps de la Grèce, de la Rome antique ou encore à Florence au XIVème siècle. C’étaient des lois, disons « antispectacles », visant à empêcher toute une série d’éléments du clientélisme, finalement toujours à la bordure de la corruption. Il n’y a pas besoin de changer radicalement de système. Par exemple : la création de comités de citoyens légalement associés à la commune dont le but serait d’éradiquer les systèmes clientélaires ou encore un comité de citoyens spécialisés tirés au sort pour évaluer les finances publiques. Tout le monde est corruptible mais le tirage au sort et le renouvellement fréquent de ce personnel en limitait la portée dans la Grèce antique. D’un point de vue général, la corruption, la fraude électorale sont très peu punies en France. Les chambres régionales des comptes n’ont pas aussi le pouvoir qu’elles devraient exercer, notamment parce que les carrières de leurs magistrats sont liées à l’autorité publique. L’Etat s’adapte, sans grande volonté, selon la pression de l’opinion publique.

Finalement, quels sont les principaux déficits démocratiques de ces systèmes clientélistes ?

Pour moi, il n’y a pas de déficits démocratiques tout simplement parce que ce n’est pas un système démocratique ! Le maillage actuel est très traditionnel, même si l’organisation administratrice est moderne. Regardez tous les présidents de la Vème République, à une exception près, celle de Nicolas Sarkozy : ce sont tous des « Parisiens » qui sont allés en province fonder leur fief. Cela ressemble plus au modèle antique de l’Empire romain où le fils de l’Empereur s’installait dans un gouvernorat avant de remonter à Rome avec tous ses clients. Les choses se perpétuent et c’est tellement plus simple pour le politique d’avoir une relation humaine, clientélaire et pacifiste en rendant de bons services à sa population…

Propos recueillis par Clément Chassot

Cet article a été publié dans le Ravi n°141 en juin 2016

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