Contact

Abo, dons, adhésions

Estrosi n’a pas tué le père

Ces morts qui nous gouvernent : Jacques Médecin
le 24/06/2016

Biberonné par Jacques Médecin dans les années 80, l’actuel maire de Nice n’a rien renié des méthodes de son mentor si encombrant.

« Bébé Médecin ». La filiation entre Christian Estrosi et Jacques Médecin, maire de Nice de 1965 à 1990, mort en 1998, condamné pour « ingérence, détournement de fonds, abus de biens sociaux, corruption ou encore fraude fiscale » - ouf ! -, colle à l’actuel maire LR de Nice, et président du Conseil régional, aussi fortement que le sparadrap au capitaine Haddock. Lui-même ne sait d’ailleurs pas trop quoi faire de cet héritage : il en use et abuse pour des raisons électoralistes à Nice, mais se pose volontiers en pourfendeur du système Médecin à Paris…

Selon quelques bons connaisseurs de la politique niçoise, dont certains ont pratiqué les deux hommes, tout d’ailleurs les opposerait. D’abord le contexte : la gestion des collectivités locales est beaucoup plus encadrée qu’il y a 25 ans. Ensuite, la stratégie : Médecin jouait Nice contre Paris, Estrosi s’est appuyé dessus pour conquérir la ville et se voit un destin national ; le premier régnait en maître absolu sur les Alpes-Maritimes et surfait sur un électorat populaire, le second doit partager le pouvoir et la notoriété avec Eric Ciotti, son ancien directeur de cabinet aujourd’hui député et président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes. Estrosi drague les classes moyennes et supérieures. Enfin, les personnalités : « Jacquou » était chaleureux, truculent, noceur, quand son successeur est qualifié «  d’animal à sang froid  » et de bosseur. «  Quand on mange avec Estrosi, on sait quelle blague il va sortir à la fin du repas à la couleur de sa cravate  », dit de lui Olivier Bettati, autre « bébé Médecin », ancien adjoint d’Estrosi passé dans l’opposition en 2014 et même chez Marion Maréchal (nous voilà !) Le Pen depuis les régionales. «  Nice avait une vraie histoire d’amour avec Médecin, avec Estrosi c’est un mariage de raison  », résume Xavier Garcia, premier secrétaire du PS 06. Et d’insister : «  Le médecinisme est mort avec Médecin.  »

Pourtant, Christian Estrosi est loin d’avoir tué le père. Même si c’est «  moins n’importe quoi », pour reprendre l’expression de Xavier Garcia. Comme du temps de la splendeur de Jacques Médecin, les affaires continuent elles aussi de coller à Nice et à son maire actuel (1). Comme son illustre prédécesseur, Estrosi partage la passion de l’utilisation de l’argent public à son profit, ou celui de sa famille, et creuse les finances de la ville pour le bling bling (2). Quelques vieilles gloires du « médecinisme » traînent même encore dans les services de l’hôtel de ville. Surtout, Estrosi applique les recettes de Médecin pour gouverner Nice. «  Comme lui, il cultive un maillage intelligent de la ville et s’appuie sur des réseaux qu’il valorise  », assure l’ancien conseiller municipal Front de gauche, tendance PCF, Robert Injey. «  Il n’a pas le carnaval, les taxis ou le personnel municipal, mais les associations culturelles et sportives, et les quartiers périphériques, qu’il a voulu intégrer  », détaille Bettati. «  Pour les municipales de 2014, son comité de soutien comprenait 40 000 noms ! Tous les présidents d’association étaient obligés de le soutenir  », rappelle de son côté Jean-Christophe Picard, président national d’Anticor, colistier de Bettati en 2014.

Et l’ancien patron du PRG 06 de dénoncer : «  Estrosi a récupéré les pratiques de Médecin : acheter ses amis, ses fidèles, ses colistiers. Mais aujourd’hui, les choses se font de manière légale, notamment à travers des subventions, difficiles à contrôler, et des embauches de proches effectuées dans les formes.  » «  Ça n’est pas la même machine électorale, tempère cependant Jean-Marie Tarragoni, bref directeur de cabinet de l’ex frontiste Jacques Peyrat, maire de Nice de 1995 à 2008, et ancien rédacteur en chef de feu Le Standard, un hebdo local d’investigation. Médecin avait des moyens illimités et 6000 militants qu’il pouvait siffler, deux à trois fois plus qu’Estrosi aujourd’hui.  »

Côté idéologie, mêmes filiations et nuances. A l’image de Médecin en son temps, Estrosi se dresse en rempart au FN. Tout en reprenant ses thèses. Malgré son retournement de veste après le premier tour des régionales, le président de Paca n’est pas loin, comme son mentor, d’être d’accord «  avec 99,9 % des idées du FN  ». Pour preuve son embauche récente d’un FN à la Région ou ses déclarations sur l’immigration et ses multiples arrêtés municipaux stigmatisant les communautés maghrébines ou roms. «  A quelques différences à la marge, c’est la même idéologie  », note le communiste Robert Injey.

«  Médecin avait plus de conviction, Estrosi n’est pas viscéral  », modère néanmoins le socialiste Xavier Garcia. «  C’est une girouette !  », lâche même Olivier Bettati. «  Médecin savait amalgamer des antigaullistes, la droite extrême et l’extrême droite, alors qu’Estrosi court après le FN. Il suit l’air du temps  », résume Jean-Marie Tarragoni. Ce qui peut aussi être une qualité. Tout autant que de savoir faire fructifier un héritage ou une tradition. Jean-Christophe Picard : «  Estrosi a surnommé sa candidate pour lui succéder à l’Assemblée nationale, "bébé Estrosi"  » Médecin est bien mort, mais pas tout à fait enterré.

Jean-François Poupelin

1. Une enquête préliminaire a notamment été ouverte sur la construction du nouveau stade de Nice.

2. Rapport de la chambre régionale des comptes de février 2015.

@-Leravi - http://www.leravi.org