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La Ville-Port sans les marins

Quand Marseille tourne le dos aux gens d’équipage...
le 8/07/2016

Avec la liquidation judicaire de l’hôtel Les gens de mer, l’Association marseillaise d’accueil des marins (Amam), dernier lien social entre la capitale régionale et les membres d’équipage qui y accostent, perd son local à la Joliette.

Jerry et Carlito regardent l’heure sur leur téléphone. Ces deux marins philippins, en escale à Marseille pour quelques jours, s’apprêtent à prendre le bus afin de visiter le Vieux-Port. « On vient ici chaque fois qu’on est en escale à Marseille   », explique Jerry. «   Ici   » c’est le local de l’Association marseillaise d’accueil des marins (Amam), hébergée au rez-de-chaussée de l’hôtel Les gens de mer, rue de Forbin. En 2015, des marins de 92 nationalités, en majorité asiatiques et sud-américains, se sont croisés dans cette grande pièce à vivre ouverte de 18 à 22 heures. L’association dispose de deux véhicules pour les acheminer gratuitement vers le centre ville depuis le port industriel. A leur disposition, des fauteuils, des livres, des ordinateurs, un petit bar. «  On utilise les ordinateurs pour entrer en contact avec nos familles, on achète des cartes de téléphone, poursuit Carlito. Venir ici, ça nous permet aussi de nous promener un peu dans Marseille.   »

Franchir les grilles

Au-dessus des fauteuils, des photos   : on y voit l’Africa, le Hassel, le Beloostrov... Autant de bâtiments abandonnés un jour dans les bassins de Marseille par un armateur en faillite ou simplement malhonnête, et dont les marins ont été secourus par l’Amam. C’est justement en 1995, afin de venir en aide à l’équipage de l’Africa, dont les marins pêchaient depuis le bord et revendaient leurs prises pour gagner un peu d’argent, que l’association a été créée. Depuis, 14 équipages ont été assistés par les quatre salariés et les nombreux bénévoles de l’association. Gérard Pelen, ancien officier mécanicien, est l’un des membres fondateurs de cette structure qu’il préside depuis 2005, la dernière entièrement dédiée aux marins en centre ville. « Le port s’occupe des bateaux, des passagers, des marchandises. Mais le lien social, c’est nous qui en avons le triste privilège   », résume-t-il.

Maintenir le lien, ce n’est pas seulement fournir une aide humanitaire aux équipages en détresse. C’est aussi dresser un pont entre les marins en escale, comme Jerry et Carlito, et l’extérieur du port. Car les traversées sont longues, souvent neuf mois passés dans une grande promiscuité. Les escales sont les seules occasions de s’aérer un peu pour les équipages. « Or, les ports d’aujourd’hui sont des zones industrielles, c’est pas marrant, explique Gérard Pelen. Et les marins n’y croisent que d’autres marins, ça ne les change pas du quotidien.   » Les deux Philippins corroborent. «   Ça nous fait du bien de voir d’autres gens que l’équipage   », confie Jerry. Carlito surenchérit   : «   C’est le plus important pour nous, sortir du bateau et des grilles du port. Et sans lieux comme celui-ci, on ne pourrait pas le faire.   »

Risque d’expulsion

Pourtant, l’avenir de cette structure est aujourd’hui en suspens   : l’Association pour la gestion des institutions sociales maritimes (AGISM), propriétaire des hôtel Les gens de mer, sept établissements portuaires en France, a été placée en liquidation judiciaire le 10 mars, avec une période de continuation de trois mois, le temps de trouver un repreneur. Ce dernier sera alors libre de continuer l’activité de l’hôtel marseillais, et l’Amam ne sera pas inquiétée, ou de changer la vocation du bâtiment, ce qui signifierait l’expulsion. «   On installerait alors notre siège dans notre second local, qu’on a inauguré en 2013, mais qui se trouve sur le môle Léon Gourret, au-delà du Cap Janet, dans l’enceinte du port   », redoute Gérard Pelen, conscient de la difficulté, dans ces conditions, de proposer une attache en ville aux marins.

Car le rythme de la vie marine rend les sorties de plus en plus dures à aménager pour les membres d’équipage. L’an dernier, 2  000 marins sont passés dans le local de la rue de Forbin. C’est peu, par rapport aux 21  000 qui ont fréquenté celui du môle Gourret. «   Les escales sont de plus en plus courtes de nos jours. Certains bateaux ne restent à quai que quelques heures   », explique Gérard Pelen. Bien sûr, certains navires, comme ces vraquiers transportant du ciment, de l’allumine ou du sucre, peuvent tout de même passer une semaine à quai. Mais sans une structure comme l’Amam, il est difficile pour les marins de se rendre dans le lointain centre ville   : Marseille, comme tous les grands ports d’Europe, n’est plus faite pour eux.

«   Avant, il y avait des bars partout à la Joliette et dans les quartiers autour. C’est fini tout ça   », déplore le président de l’Amam. Et les salaires, qui tournent autour de 1  000 dollars par mois, dont une grande partie est souvent destinée à la famille, ne leur permettent pas vraiment de sortir dans les nouveaux lieux branchés d’Euromed, destinés aux cadres du quartier d’affaires. Alors quand bien même le déménagement serait nécessaire, Gérard Pelen l’assure, l’association n’abandonnera pas   : « Nous ouvrirons plus longtemps le local du port, et nous essaierons d’organiser des sorties ne serait-ce qu’au centre commercial Grand Littoral ou à la Joliette. Il faut coûte que coûte permettre aux marins de franchir les grilles du port.   »

Nicolas Puig

N. B. Cet article a été publié dans le Ravi n°141 en juin 2016. Nous publions ci-dessous, à la date du 13/07/2016, une mise à jour.

La dernière amarre entre marins et centre-ville est rompue

Le 30 juin 2016, le tribunal administratif de Paris désignait le groupe Docte-Gestio comme repreneur de tous les Hôtels « Les Gens de Mer » de France. A une exception près : l’antenne marseillaise qui, cédée à la Coffim (Compagnie foncière et financière d’investissement immobilier), une filiale du groupe Eiffage, va bel et bien fermer.

A vrai dire, Gérard Pelen, président de l’Amam, s’y attendait un peu : « Il y avait un permis de construire sur le bâtiment, depuis un an et demi environ. » La Coffim devrait donc raser l’hôtel actuel pour rebâtir... un nouvel hôtel. Des travaux qui, selon le promoteur, ne devraient pas avoir lieu avant la fin de l’année. « Je souhaite négocier avec la Coffim l’achat du nouvel hôtel quand il sera construit », nous explique Bernard Bensaid, le PDG de Docte-Gestio.

En attendant, l’Amam, qui n’a pas trouvé d’autre locaux, est contrainte de se retrancher dans son Seamen’s club du môle Léon Gourret, dont les heures d’ouverture seront élargie. Un « Algeco » sera installé à proximité pour accueillir les bureaux.

Mais Gérard Pelen ne jette pas l’éponge. Pour maintenir le monde maritime dans le tissu urbain, l’Amam a monté un projet : la création d’une maison de la mer à Marseille, qui rassemblerait sous le même toit et en centre-ville plusieurs structures, parmi lesquelles l’Amam, la SNSM (Sauveteurs en mer), les retraités de la marine marchande ou l’association française des capitaines de navires... Un projet qui n’en est qu’à ses balbutiements mais qui pourrait se concrétiser dès la fin de l’été.

N. P.

@-Leravi - http://www.leravi.org