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Moi, Renaud, chanteur déprimant

Portrait satirique
le 21/07/2016

Le dernier album de Renaud explose les ventes. Le chanteur « énervant », qui crèche en Paca à l’Isle-sur-la-Sorgue (84), publie une biographie, prépare une tournée, pour enterrer ses années de déprime. Vraiment ?

Visage ravagé par des années d’alcool à haute intensité, Renaud est attablé devant… un sirop d’orgeat, à la terrasse du Bouchon, son troquet préféré de l’Isle-sur-la-Sorgue. « Toujours la banane, toujours debout » (1), tu parles ! Z’ont pas vu ma chetron tous ceux qui se sont rués sur mon dernier album ? Une véritable antiquité au milieu des antiquaires ! Ici, ils pullulent comme les bagnoles au petit matin sur le périph’ : il y en a presque autant que les cars de touristes qui viennent visiter cette Venise provençale aux portes du Lubéron. Eh oui, « depuis des années je me suis éloigné, je vis près des lavandes sous les oliviers » (1). De la flotte, il y en a partout à l’Isle-sur-la-Sorgue. Il en fallait bien un paquet pour diluer tous les pastis que j’ai engloutis sous le soleil en quatre ans ! Y a des petits moulins à eau aussi, du genre de ceux qui tournent en boucle dans ma tête avec les idées noires.

« La vie est moche et c’est trop court / A peine le temps d’être malheureux / Tu pleures plus souvent qu’à ton tour / Tu te retournes et puis t’es vieux. » (2) C’est pas le refrain qui passe en boucle sur les radios. C’est pourtant pas le plus pire ! Il résume même le mieux ma petite vie que tous les journaux étalent avec complaisance dans les moindres détails : mes amours, mes enfants, le succès, la déprime, le Ricard, le Casanis, le 51. Et parfois, pour changer, le Bardouin, c’est plus classe. Faut pas m’en vouloir, mais je suis aussi mon propre paparazzi. Avec mon album où je me raconte déjà, je publie une autobiographie avec laquelle j’en rajoute une couche dans le grand déballage. Je reviens sur le passé de mon père, Olivier Séchan, qui a travaillé sous l’Occupation à radio Paris, et sur celui de mon grand-père, Oscar, qui a rejoint le Parti Populaire fasciste de Doriot. «  Fils de collabo, petit-fils de collabo. Je porte ces mots comme une croix sur mes frêles épaules. » (3)

Donc c’est gagné. Je suis sobre. Terminé. « Dépression, alcool, hypocondrie, paranoïa. Cette fois, je ne repiquerai pas. Il y a eu Renaud le Renard, maintenant il y a Renaud le phénix. Le Renard est derrière moi, je ne veux plus jamais le revoir. » (4) D’accord, c’est vrai, les vapeurs anisées ne se sont pas complètement dissipées. J’ai d’ailleurs encore des hallucinations parfois. Comme quand j’ai déclaré au Figaro que je voterais peut-être pour « François Fillon, un parfait honnête homme, un vrai Républicain. (Alors que) Mélenchon, c’est le gauchisme, l’aventurisme, un idéalisme désuet. » (5) J’ai démenti depuis. Putain, c’est qui déjà qui disait « Il était con comme un manche / Comme un déjeuner du dimanche / Comme un article du Figaro » ? (6)

Les gars et les gonzesses, il faut que vous dise : Tout va trop vite pour moi, je suis largué. Prenez ma chanson « j’ai embrassé un flic ». Elle avait du sens quand je l’ai écrite, juste après le massacre des copains de Charlie, lorsque «  nous étions des millions / Entre République et Nation / Sous le regard bienveillant de quelques milliers de flics » (7). Elle sonne de traviole ce printemps alors que les flash-ball et les lacrymos pleuvent sur les minots et les moins jeunes qui manifestent contre la loi travail. « Cette chanson, c’est un beau message de provoc’ à l’attention des casseurs, des bouffeurs de flics qui m’imaginent peut-être comme un des leurs. Les forces de l’ordre ce sont des protecteurs de l’État de Droit, des citoyens lambda. » (8) Ce dernier couplet il est de moi aussi mais « surtout ne m’en veuillez pas trop / Je ne l’ai chanté, que pour les planqués, les gradés / Les abonnés du Figaro » (6)

« Dans ton miroir tu vois gravés / Sur ton visage les dégâts / Que la vie cruelle et sauvage / Et les jours, les années passées / Ont infligé à ton image / Que tu ne peux plus regarder. » (2) Oh putain, faut pas que je replonge ! Elle me fait pourtant envie cette mauresque. Presque autant que l’époque bénie où j’étais le chanteur « énervant » qui ne faisait pas de câlins aux flics. Allez, petit cadeau gratuit pour les nostalgiques : « La France est un pays’ de flics / A tous les coins d’rue y’en a cent / Pour faire régner l’ordre public / Ils assassinent impunément (…) Etre né sous l’signe de l’Hexagone / C’est pas la gloire en vérité / Et le roi des cons, sur son trône / Me dites pas qu’il est portugais ! » (9) Dans ma retraite vauclusienne, je le vois de près le pays ! « Je suis sûr que j’ai des lepénistes dans mon public. Cela ne me dérange pas plus que ça, je me demande juste ce que je pourrais faire pour les faire évoluer. » (10)

La Marion Maréchal (nous voilà) Le Pen elle a fait 49.76 % des voix au second tour des élections régionales à l’Isle-sur-la-Sorgue, alors vous imaginez bien que j’en ai bu des pastis avec ses électeurs ! A propos de Maréchal, je ne résiste pas non plus à ce vieux refrain : « Un pigeon s’est posé / Sur l’épaule galonnée / Du Maréchal de France / Et il a décoré / La statue dressée / D’une gastrique offense / Maréchaux assassins / Sur vos bustes d’airain / Vos poitrines superbes / Vos médailles ne sont / Que fientes de pigeons / De la merde ! » (11) Allez vous avez compris le message. Ça me fait plaisir d’avoir écoulé 700 000 galettes en quelques semaines. Mais le mieux qu’il vous reste à faire, à moins de venir boire avec moi un sirop d’orgeat dans le Vaucluse, c’est de réécouter mes chansons. Celles d’avant la déprime.

R. le R.

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1. Paroles de « Toujours debout », 2016.
2. Paroles de « La vie est trop courte », 2016.
3. Comme un enfant perdu, mai 2016, édité par Xo, de Renaud et Lionel Duroy.
4. Télérama, 14 mars 2016.
5. Le Figaro, 3 avril 2016.
6. Paroles de « Trois matelots », 1985.
7. Paroles de « J’ai embrassé un flic », 2016.
8. Le Figaro, 20 mai 2016.
9. Paroles de « Hexagone », 1975.
10. JDD, 10 avril 2016.
11. Parole de « La médaille », 2007.

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