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L’armée embauche et parfois les recrues déchantent
le 5/09/2016

Le centre de recrutement de l’armée à Marseille (Cirfa) fait face à un véritable engouement de jeunes souhaitant s’engager. Mais l’enthousiasme des nouvelles recrues n’est pas toujours durable…

Rue des Catalans, à Marseille, il y a les jeunes qui viennent bronzer sur la plage toute la journée. Il y a aussi les sportifs, ou les plus fortunés, qui s’entraînent du matin au soir au très sélect Cercle des nageurs. Les plus petits crient toute l’après-midi dans la cour de l’école primaire. Et enfin il y a les jeunes, de passage, qui arrivent les mains vides et repartent avec de la paperasse plein les bras : ceux venus pour s’engager dans l’armée !

«  Tous les jours, ils sont nombreux à venir se renseigner  », confirme un riverain aux premières loges du défilé. Ouvert du lundi au vendredi, le Centre d’information et de recrutement des forces armées (Cirfa) accueille, renseigne et engage des personnes intéressées par l’armée. «  En 2015, 500 personnes ont été recrutées. Et cette année, mon objectif à atteindre est d’au moins 335 recrues  », détaille le lieutenant-colonel Slimane Kenani, le chef du Cirfa Marseille. L’an dernier, le centre phocéen est celui qui a attiré, dans toute la France, le plus de nouvelles recrues pour l’armée de terre !

Salla, 22 ans, sera peut-être lui aussi une nouvelle recrue. «  Je suis pas très gros, mes potes me disent que je suis fou d’aller à l’armée  !  » Ce grand et fin gaillard, un peu évasif, suit actuellement une formation pour devenir maçon. Mais dans quelques semaines, lorsque son stage se terminera, il assure qu’il s’engagera dans l’infanterie. «  Je veux démarrer une nouvelle vie. Dans le civil, il n’y a rien, pas de travail. En ce moment, je gagne 350 euros par mois. Une fois que j’ai payé mon loyer, il me reste quoi pour vivre  ?  »

MILITAIRE UN JOUR, PAS POUR TOUJOURS

«  Désormais, l’armée est considérée comme une opportunité professionnelle parmi d’autres, explique Renaud Bellais, chercheur qui a notamment travaillé sur les liens entre le marché du travail et la défense. Quelqu’un ayant fait peu d’études peut y acquérir des compétences professionnelles très valorisées. C’est un bon moyen de rebondir.  » Il est d’ailleurs prouvé statistiquement qu’un passage par l’armée mentionné sur un CV est très largement apprécié…

Mais la crise de l’emploi n’est pas la seule raison avancée par le chercheur. Selon lui, le changement d’image de l’armée explique beaucoup de choses : «  Ceux qui s’engagent aujourd’hui ne connaissent pas la conscription. Ils n’ont pas l’image négative que l’armée pouvait avoir dans les années 80 ou 90. Beaucoup ont une vision positive, notamment due aux jeux vidéos.  » Le fait de bombarder les écrans de publicités spectaculaires à la Call of Duty n’y est pas étranger non plus.

Tristan, 21 ans, veut lui aussi faire ce métier. Mais lui le souhaite depuis tout petit. «  Je veux être pilote d’hélicoptère depuis le collège. C’est un rêve d’enfant.  » D’une voix assurée, le jeune brun aux épaules larges détaille son parcours d’un ton calme et assuré, comme si tout était planifié depuis longtemps. «  J’ai pas voulu m’engager tout de suite après le Bac, il fallait que je prenne en maturité.  » Un DUT de « mesures physiques » en poche, il voit désormais les choses plus sereinement. Mais garde la tête froide  : «  Je sais que je pourrai pas rester toute ma vie dans l’armée.  »

Depuis la fin des années 90, et le passage à une « armée professionnelle », peu de militaires font de longues carrières. «  La durée moyenne des contrats est désormais de 5 ans. Et les soldats partent en général entre 6 et 8 ans de service  », confirme le lieutenant-colonel Kenani. Il arrive même que certains quittent le navire plus tôt. Au tribunal de grande instance de Marseille, tous les mois ou presque, des militaires comparaissent pour «  désertion  ».

UN MILIEU VIOLENT ET DISCRIMINANT

«  Les sanctions prononcées sont lourdes pour ce qui n’est pourtant en soit qu’un abandon de poste, estime l’avocat Lucas Montagnier, qui a défendu de nombreux déserteurs. Il s’agit souvent de jeunes militaires du rang. Ce sont des personnes vulnérables qui ont moins bien vécu l’expérience de l’armée que d’autres.  » L’inconfort, la discipline, l’éloignement des proches sont certaines des contraintes qui peuvent expliquer ces départs. Mais ce n’est pas tout. «  Moqueries, bizutages… L’armée, ça peut être très dur psychologiquement », poursuit l’avocat marseillais qui parle de burn-out chez certaines recrues. Des maladies donc, mais que ni la justice, ni l’armée, ni parfois même les déserteurs n’identifieraient comme telles. «  Certains trouvent ce milieu d’hommes trop violent et craquent.  »

Aurélie (1), 23 ans, n’a elle pas craqué dans « ce milieu d’hommes ». Entrée dans l’armée à 19 ans après avoir raté son Bac, la jeune fille baigne dans ce monde depuis sa naissance. «  Mon grand-père était dans l’armée, ma cousine aussi, mon père a fait son service militaire… Je veux faire ça depuis tout petite  !  » Originaire des quartiers nord, comme un tiers des recrues marseillaises, la jeune fille aux cheveux longs ne regrette pas son choix : «  C’est mieux de s’engager plutôt que rester traîner dans la cité à ne rien faire.  »

Si Aurélie dit s’être bien intégrée, ce n’est pas le cas de toutes les femmes qui choisissent de devenir militaire. Même si leur engagement reste minoritaire, l’armée française demeure tout de même la plus féminisée d’Europe, avec 15 % des effectifs. Pourtant, les nouvelles arrivées doivent toujours «  faire leurs preuves, au risque d’être bridées ou humiliées  », raconte Leïla Milano, co-auteure de La Guerre Invisible (Edition Les Arènes). Dans cet ouvrage, qui traite des discriminations et des violences sexuelles rencontrées par les femmes militaires, la journaliste décrit les grandes difficultés auxquelles ces dernières font souvent face pour s’intégrer.

Ce n’est qu’à la fin des années 90, après l’arrêt du service militaire obligatoire que l’armée s’est ouverte aux femmes, dans le but de compenser les pertes d’effectifs. Et depuis cette petite révolution, la situation ne s’est pas vraiment améliorée pour elles : «  Ceux qui dirigent l’armée sont toujours des vieux "tradis" à la dure, donc il n’y a pas de raison que ça change, déplore Leïla Milano. Certaines filles non-mariées sont obligées de porter une alliance pour qu’on arrête de les emmerder  !  » En enquêtant, notamment en Provence-Alpes-Côte d’Azur, la journaliste s’est rendue compte que «  plus on descend les échelons de l’armée, plus il y a d’agressions morales ou physiques contre les femmes.  » Et le fait que l’armée française soit plus déployée que jamais à l’international n’arrange rien selon elle. Au contraire même, car la multiplication des opérations militaires «  entraîne de plus de plus en de précarité dans l’armée...  »

Louis Tanca

1. A sa demande, le prénom a été modifié.

Cet article a été publié dans le Ravi n°141 en juin 2016

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Qui s’en va-t-en guerre ?

Pendant cinq ans, Elyamine Settoul, sociologue au Centre de recherches internationales (Ceri), a étudié l’engagement de jeunes dans l’armée française. Selon lui, il existe trois catégories différentes d’engagement militaire :
- Les engagés en rupture : « Ce sont des jeunes en situation d’échec scolaire qui recherchent un job. Beaucoup d’entre eux recherchent une dimension affective à travers l’armée. Ils en ont une bonne image, voire une vision ludique grâce à l’influence des jeux vidéos. »
- Les engagés stratèges : « Ce sont des gens qui ont un certain niveau d’études et pour qui l’armée apparaît comme un moyen de valoriser leurs diplômes. Ils se disent que mettre "Ministère de la Défense" dans leur CV fera bonne impression. »
- Les engagés initiés : « Ce sont des personnes qui ont gravité autour d’un milieu militaire, notamment grâce à leur famille. Ils connaissent mieux l’armée que les autres et ce sont souvent eux qui font les meilleures carrières. »
L. T.

@-Leravi - http://www.leravi.org