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Ibrahim Ali, on n’oublie pas ?

Tué par des colleurs d’affiches du FN : un passé qui ne passe pas...
le 13/09/2016

Plus de 20 ans après le drame, le jeune homme tué à Marseille par des colleurs d’affiches du FN, n’a toujours pas droit à une rue à son nom. Retour sur ce passé qui ne passe pas.

«  Ibrahim Ali, on n’oublie pas !  » En scandant ce slogan, le 11 avril 2014, pour dire leur opposition à l’élection du frontiste marseillais Stéphane Ravier à la mairie du 13/14, les militants de gauche ont voulu rappeler que «  le racisme tue  ». Comme le fait chaque année le comité réclamant en vain et depuis plus de 20 ans que l’avenue des Aygalades soit rebaptisée du nom de ce jeune rappeur de la Savine qui, le 21 février 1995, en rentrant de répétition, eut le malheur de tomber sur 3 colleurs d’affiches du FN. Il sera tué d’une balle dans le dos. Les frontistes écoperont de peines allant jusqu’à 15 ans de prison. A cette époque, la famille d’Ibrahim Ali avait pour conseil un certain Gilbert Collard, célèbre avocat passé depuis... au FN.

Et c’est peu dire qu’au Front, ce passé ne passe pas. Collard, pas plus que Ravier, le sénateur-maire FN, ne daignera nous répondre. Pourtant, lors du dernier meeting marseillais de Marion Maréchal-Le Pen pour les régionales, l’avocat d’extrême droite y a fait une discrète allusion. En mars 2015, suite à l’agression d’un candidat FN lors des élections départementales à Marseille, un responsable du service d’ordre s’y est aussi référé ouvertement : «  Non, on n’était pas armé ! On n’est plus à l’époque d’Ibrahim Ali. On n’avait même pas une lacrymo. Sinon, on s’en serait servi.  » Mais pas question pour autant de répondre au Ravi : «  Si c’est pour se faire descendre, c’est pas la peine !  » Même en insistant : «  Pas question. Pourtant, j’ai connu cette époque. Mais aujourd’hui, 95 % des gens au Front n’en ont jamais entendu parler.  »

Impardonnable

Ce qui n’empêche pas un colleur d’affiches du FN de l’avoir entendu évoquée par les «  anciens  » et qui, quoique «  trop jeune  » pour se souvenir de l’affaire, ne s’en permet pas moins de juger «  la version officielle un peu trop grosse pour être vraie  » ! Tout en estimant qu’une balle dans le dos, «  c’est impardonnable  ». Alors, donner le nom d’Ibrahim Ali à une rue, pourquoi pas. Pas question, en revanche, pour Laurent Comas, un ex du FN : «  Marseille a déjà fait un beau geste avec la plaque. Il ne faudrait pas en faire trop, non plus !  » 

Sauf que la plaque commémorative ou le rond-point qui, en 2001, a pris le nom du jeune homme, «  ce n’est pas une marque de reconnaissance suffisante  », assène Soly, un ami d’Ibrahim qui, chaque année, avec le comité de soutien, commémore le drame. «  Passé le choc, Ali a été vite oublié, déplore-t-il. Il faut donc rappeler que le racisme tue. Et qu’un jeune a été tué parce qu’il était noir.  » Mais il n’attend guère des politiques : «  Tout cela reflète bien le mépris à l’égard de nos quartiers. Et le fait que, derrière les grands principes et les beaux discours, la France reste un pays très conservateur.  »

Obstacles politiques

«  Si on nous le demande, nous le ferons  », avait pourtant déclaré Jean-Claude Gaudin, le sénateur-maire (LR) de Marseille, interrogé par Marsactu à propos d’une « rue Ibrahim Ali », à l’occasion du 20ème anniversaire. Mais depuis, rien n’a bougé. Et, du côté du comité du Vieux Marseille, qui a voix au chapitre lorsqu’il s’agit de baptiser les rues de la cité phocéenne, on ne fait guère mystère de son opposition. D’abord pour des raisons «  pratiques  » : rebaptiser une rue n’est pas sans désagrément. Mais aussi pour des raisons plus politiques. Selon Yves Davin, le vice-président de cette association qui vient d’accepter que Stéphane Ravier pallie, grâce à sa réserve parlementaire, la suppression par la ville de Marseille d’une subvention de 6000 euros (Cf le Ravi n° 139), «  Ibrahim Ali n’est pas un personnage emblématique  ».

De son côté, le socialiste Stéphane Mari, lui, se souvient encore du «  choc énorme  » en apprenant qu’ «  un jeune de 17 ans s’était fait tuer  ». Et assure être revenu plus d’une fois à la charge au conseil municipal pour demander une rue au nom d’Ibrahim Ali. En vain : «  On nous répond qu’il y a déjà un rond-point. Or, entre un rond-point et une rue, il y a de la marge ! Et une plaque, tout le monde peut en mettre une. La droite ne veut pas froisser les électeurs d’extrême droite. Résultat, le seul vainqueur, c’est le FN. Sans parler du sentiment d’injustice. Car, tout cela alimente l’idée qu’ici, il y a deux poids, deux mesures.  »

En effet, un an à peine après Ibrahim Ali, c’est un autre adolescent, Nicolas Bourgat, qui, suite à une altercation avec un autre jeune au pied de la gare Saint-Charles, avait trouvé la mort. Sauf que, si Ibrahim attend encore, Nicolas, lui, a eu droit à une rue à son nom. Son père, lui, est devenu adjoint au maire.

Emma Franchi et Blandine Roumaine (avec S.B.)

Allan Besset, Guillaume Payan et Etienne Picariello (avec S. B.)

Cet article a été publié dans le Ravi n°141, daté juin 2016. Il a été rédigé par des étudiants de la licence « Sciences & humanités » (fac St Charles Marseille) dans le cadre d’un projet autour du thème de la « mémoire » piloté par Sébastien Boistel , journaliste au Ravi.

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