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La mémoire en Friche (de la Belle de Mai)

La culture peut-elle effacer l’identité industrielle d’un lieu ?
le 22/08/2016

La culture peut-elle effacer l’identité industrielle d’un lieu ? Discussions autour de la Friche de la Belle de mai à Marseille. Et dialogue avec quelques fantômes...

C’est un panneau perdu entre le « pôle médias » de la Belle de mai et les voies de chemin de fer. Il raconte l’histoire des «  friches de la Belle de mai  », «  une immense réserve d’espace et de locaux aujourd’hui réinvestie pour de multiples activités culturelles  ». Quelques lignes plus loin, on apprend qu’il s’agissait d’une manufacture de tabac et une raffinerie de sucre. Comme si, dans l’un des quartiers les plus pauvres de Marseille, c’était secondaire.

Et ce alors qu’on trouve à proximité des institutions - les archives municipales, l’Ina, la réserve du Mucem - dont le rôle est pourtant de préserver la mémoire. Mais, dans le dédale de béton de « la Friche », rien n’indique vraiment ce qui se tramait ici il y a plus de 30 ans. Sinon quelques noms mystérieux - la salle « Seita », la « salle des machines » - au loin, un wagon... Pas même une plaque. Étrange de voir la culture gommer l’identité d’un lieu.

La chargée de com’, Odile Thierry, une pionnière de la Friche, nuance : «  On n’est pas venu ici parce que c’était une manufacture de tabac mais parce que c’était grand, qu’on avait besoin d’espace et que c’était vital pour la création. On ne l’a d’ailleurs pas appelée la Friche de la manufacture de tabac mais de la Belle de mai, du nom du quartier sur lequel on voulait s’ouvrir. Pour nous, le quartier était plus important et l’on a travaillé sur sa mémoire. On s’est donc plus inscrit dans une géographie que dans une histoire. On a même dû un peu se battre avec cet endroit. Car, comme c’était du tabac, c’était un lieu très fermé. Or, nous, on a voulu l’ouvrir. L’architecture nous a donc donné du fil à retordre.  »

Ni bruit ni odeur

Confirmation avec Serge Pizzo, responsable du Comité d’intérêt de quartier (CIQ) de la Belle de mai : «  J’ai un ami qui a travaillé ici. Quand il revient, il ne reconnaît pas grand-chose. Mais c’est encore dans la mémoire collective. Moi, je me souviens avoir longtemps cru que ma mère était une sorcière. Il lui suffisait de se mettre à la fenêtre pour prévoir qu’il allait pleuvoir. Parce qu’ici, c’est le vent d’est qui annonce la pluie. Et chez nous, il amenait l’odeur de la manufacture. Il lui suffisait de sentir l’odeur du tabac.  »

Artiste tout terrain, Lucien Bertolina a d’ailleurs eu le nez fin en intitulant le documentaire sonore sur la manufacture de tabac qu’il a réalisé pour Radio Grenouille « Il était une fois une vacuité odoriférante ». Une des rares traces de la mémoire de l’usine et de ses employés. Et quoi de plus évanescent, mais aussi de plus tenace qu’une odeur ? Surtout de tabac. Celle-ci persistera plusieurs années après la fermeture de l’usine. Et Lucien Bertolina d’ajouter : «  Quand tu t’installes dans un lieu qui a une telle mémoire, la moindre des choses, ce n’est pas d’en faire une manifestation par an mais d’en tenir compte. Il ne s’agit pas de mettre des plaques ici ou là mais plutôt de laisser un souffle exister.  »

Ce que Jérôme Matéo, coordinateur de la radio de la Friche, décèle dans l’architecture : «  La démarche architecturale a consisté à travailler à partir de la mémoire, de l’histoire et non à tout détruire pour refaire à neuf. Les lieux continuent d’être habités par cette histoire mais ce n’est pas explicite. La tentative de la Friche, c’était de ne pas mettre cette mémoire sous le tapis, sans pour autant la valoriser de manière ostentatoire.  » Dont acte.

Lieu fantasmé

Soupir de Serge Pizzo : «  Dans 20 ans, plus personne ne se souviendra de ce qu’il y avait là.  » En même temps, tempère-t-il, « on fantasme a posteriori sur ce lieu. Les gens qui travaillaient là allaient juste faire leur boulot. D’ailleurs, si on cherche des photos, c’est compliqué. Pourquoi photographier son lieu de travail ?  » Il n’empêche, pour lui, «  il aurait quand même fallu qu’il y ait un espace, une mise en scène qui renvoie à cette histoire, à cette sociologie. Parce que c’était quand même une force économique de la ville. Après, c’est récent, la culture de l’Histoire, à Marseille. C’est pas une ville qui a cultivé ça.  »

Or, à Marseille
-  et 2013 l’a rappelé avec force - la culture, c’est avant tout du béton. A ce titre, la Friche, systématiquement brandie par la ville lorsqu’on l’interroge sur la culture dans les quartiers, ne déroge pas à la règle. Elle en est même l’illustration. Elle aura tout de même réussi à ouvrir ce qui était à l’origine un lieu fermé. Et, après tout, ce qui fut une usine et qui est aujourd’hui un espace de culture, de loisirs et bientôt d’habitation est resté un lieu de travail. Mais, comme pour rappeler que tout cela est fragile, juste en face, on trouve une antenne de Pôle Emploi…

Sébastien Boistel (avec Zoé Dunand)

Cet article a été publié dans le Ravi n°141, daté juin 2016. Il a été rédigé par des étudiants de la licence « Sciences & humanités » (fac St Charles Marseille) dans le cadre d’un projet autour du thème de la « mémoire » piloté par Sébastien Boistel , journaliste au Ravi.

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