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Keny Arkana : « Ne te télé-réalise pas, réalise-toi ! »

Grande Tchatche avec la rappeuse marseillaise
le 20/10/2016

Keny Arkana a plus que jamais la rage. Mais la rappeuse marseillaise déploie désormais son flow pour contrer le climat délétère nourri par une armée de politiciens déchaînés et une poignée de fanatiques. Le message d’Etat d’urgence, un « EP » qu’elle propose en téléchargement à prix libre, est limpide : « non à la guerre, non à la peur de l’autre, non à la haine. » A 34 ans, elle refuse toujours le jeu des mass médias - ni radio, ni TV -, ce qui ne l’empêche pas de remplir les salles un peu partout dans le monde. Bonne nouvelle : elle prépare L’Esquisse 3, la mixtape précédant son nouvel album qui sera accompagné d’une tournée. Elle a accordé une "Grande Tchatche" au mensuel le Ravi.

le Ravi : Keny Arkana, « l’enragée », est-elle devenue pacifiste ?

Keny Arkana : « Pacifisme »… Je ne suis pas sûre d’aimer beaucoup ce terme, qui peut avoir un côté laxiste. J’aime bien l’action quand même ! « Etat d’urgence », mon nouveau disque, n’est pas sur un registre hyper politique mais plus sur quelque chose d’humain, d’existentiel… J’ai voulu proposer une autre orientation face à une pensée unique de plus en plus réac’, fasciste, court-termiste.

L’état d’urgence, justement, a été une fois de plus prolongé cet été…

Le titre y fait référence mais l’album parle du temps plus long dans lequel nous rentrons. Les lois liberticides et ultra-sécuritaires entrainent des réactions violentes. Ils disent « état d’urgence », bientôt ce sera « régime militaire ». En fait, j’évoque surtout la politique extérieure de la France, pays en guerre depuis des années : cela provoque des violences en retour, celles des kamikazes notamment. Mais si on compte en destruction et en nombre de morts, la violence d’État est sur le podium.

Cette violence d’État s’est aussi manifestée lors des mobilisations contre la loi travail. Comment parler de paix dans ce contexte ?

Mon disque est sorti en effet pendant la mobilisation contre la loi travail. J’y parle de paix alors que les gens attendaient plutôt un son qui soulève les foules. Mais j’ai une grille de lecture plus haute. Je vois bien que toutes ces confrontations sont recherchées. Ils tirent profit des violences, des bagarres entre les forces de l’ordre et les militants. La solution n’est pas dans le rapport de force. Plus on sera dans la réaction, plus on se fera bouffer.

La véritable radicalité passe-t-elle d’abord à tes yeux par un travail sur soi ?

Bien sûr ! Le vrai combat est intérieur. Tu peux te révolter, aller renverser un Etat, l’histoire nous a montré que ce n’est pas comme ça qu’on règle les choses. Si on est à l’image du système, on ne change rien. Déformate-toi avant de transformer les choses autour de toi ! Les zapatistes parlent de révolution totale, pas uniquement politique et sociale. Si mon bonheur est plus important que celui de mon frère, donne-moi le pouvoir demain, je reproduirai les mêmes schémas que les pouvoirs précédents…

Donc sublime ta sève au lieu de croire que tu vas tout niquer par ton écorce. Ce n’est pas parce que tu vas aller casser du flic que tu vas changer le monde. Se révolter n’est pas inutile, mais la solution n’est pas au bout de la révolte. Il ne faut pas confondre révolte et révolution.

Tu ne caresses pas les militants qui t’écoutent dans le sens du poil !

Ah oui, c’est subversif de chez subversif ! Si demain un flic vient nous rejoindre dans une manif, il y aura toujours un trou du cul qui va aller le goumer [le taper, ndlr] pour son heure de gloire. Mais dans cette histoire-là, mon camarade sera celui qui a eu les couilles de changer de camp. On est au-delà des drapeaux ou des cases… Ma révolution est humaine.

Comment mettre en œuvre concrètement cette « révolution humaine » ?

La solution est dans l’auto-organisation et l’autonomie à l’échelle locale. Je suis pour des histoires de famille qui construisent le mini-monde qui leur ressemble. Plutôt créer plein de petits villages en réseau qu’un monde aseptisé, où tout est identique. Nos différences, c’est la force de notre humanité. On peut tous se réaliser et construire un joli monde. Plus ça se fera, plus le système s’affaiblira. Ça sera exponentiel.

« Humain », « humanité », ce sont des mots qui reviennent souvent dans ta bouche…

Il est important de parler de l’humain. On s’identifie trop à des petits trucs : milieu social, origine, etc. Je veux mettre en avant ce qui nous unit, notre humanité. Ces mots je les utilise aussi parce que c’est aux hommes que je m’adresse, pas aux arbres. Les arbres n’ont pas de problème de conscience. Ils ne se sont pas oubliés. Les animaux aussi savent qui ils sont. Aujourd’hui, l’humanité n’est même plus humaine !

Pour l’heure la société française est très cloisonnée. Les récentes tentatives de « convergence des luttes » entre militants des centres villes et des quartiers populaires n’ont pas été un grand succès…

Oui. Il y a plusieurs France qui ne se connaissent pas forcément et se jugent. Le jour où les militants de base seront touchés par les injustices qu’il y a depuis toujours dans les quartiers, il y aura peut-être des ouvertures. Contrôles au faciès, abus policiers, discriminations : c’est inimaginable pour un français moyen. Il croit que c’est une caricature…

A Marseille, les clivages sociaux et géographiques s’accentuent-ils ?

Oui, Marseille, capitale de la fracture ! Tu ne peux pas investir des milliards d’un côté de la ville alors qu’à l’autre bout la majorité des habitants est en train de crever. Tu as des quartiers qui ont les réseaux pour seule ressource et ils font un Marseille touristique pour les gens qui ne sont pas de Marseille. Déjà occupe-toi de ceux qu’il y a chez toi ! Tu fais des bureaux partout et tu y fais venir des salariés de l’extérieur. Forme d’abord les Marseillais !

Pourtant la révolte ne semble toujours pas à l’ordre du jour…

Les Marseillais sont un peuple de l’eau. Les Méditerranéens, c’est comme les Caribéens : le soleil, la mer, la fumette… Faut pas trop brusquer ! Par contre, le jour où ça brusque, c’est difficile à calmer…

Es-tu engagée dans des collectifs militants marseillais ?

Pas comme avant. J’ai des amis qui sont vraiment des forces vives d’ici. Je les suis de loin. En fait, ils m’ont un peu fatiguée les militants. Ça devient compliqué quand tu es artiste. Pour certains je suis une vendue. Leur vision de la lutte me gave. Il y a trop de guerres intestines, trop d’égo. Pas assez de « au service »

Dans « Ne t’inquiète pas », tu as des mots acerbes contre la société de consommation…

C’est une critique ironique du divertissement comme diversion. C’est grave tout ce qu’on vit sur le plan social, humain, politique, écologique… Et nous on est là avec nos gadgets, c’est pathétique. Les yeux rivés sur nos écrans, on ne se rend pas compte de ce qui se passe. Si nos gouvernements emmènent la planète et l’humanité à la casse, on se doit pourtant de réagir. Qui est le plus fou ? Le capitaine qui conduit son bateau au naufrage ou les passagers qui le regardent sans rien faire ?

Pourquoi fais-tu l’éloge de la légèreté ?

Respire ! Contre tous ces trucs pesants qui nous tirent vers le bas, toute cette haine… Fais de la place dans ton cœur pour qu’il y ait de belles choses qui rentrent. Et qui en sortent aussi. Notre époque est lourde. Les gens sont abattus par la peur, la pression… Enlève tes fardeaux et redeviens l’enfant que tu étais. Vois le monde émerveillé. Ne te laisse pas bouffer par le système. Redeviens léger. Mais pas au sens de « va faire de la télé-réalité ». Ne te télé-réalise pas, réalise-toi !

Il y a motif, malgré tout, à rester optimiste ?

On n’a pas le choix. Sinon donne-moi un flingue, je me tire une balle maintenant. J’essaye d’être optimiste et de le mettre en avant. Même si des fois je peux me lever un matin avec l’envie de niquer tout le monde, parce que les hommes me foutent trop la haine. Mais ce n’est pas ça que j’ai envie de nourrir. Ni en moi, ni pour les autres, ni dans ma musique. Je fais un effort d’optimisme.

Propos recueillis par Michel Gairaud et mis en forme par Clément Champiat

Entretien publié dans le Ravi n°143, daté septembre 2016

Pour écouter Etat d’urgence, c’est par ici

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Entretien avec Keny Arkana : la version longue !



Keny Arkana aime la tchatche. Voici la version longue de l’entretien publiée par le Ravi dans son numéro 143, daté septembre 2016.



Le Ravi  : Ton dernier EP, « Etat d’urgence », est sorti en mai dernier. Il porte avant tout un message de paix. Marque-t-il l’affirmation de ton pacifisme ?

Keny Arkana : « Pacifisme »… Je ne sais pas si j’aime beaucoup ce terme. J’aime bien l’action quand même. Alors que dans « pacifiste » il peut y avoir un côté laxiste.

Ce qui m’a remis dans l’écriture c’est une réflexion sur la place de l’artiste dans la société. Je ne suis pas rentrée dans un truc hyper politique mais plus dans quelque chose d’humain et d’existentiel. J’ai voulu proposer une autre orientation face à la pensée unique qui est de plus en plus réac’, fasciste, courtermiste…



« Etat d’urgence » fait-il référence à la politique sécuritaire que mène le gouvernement ?

Le titre y fait référence mais les morceaux n’ont pas été écrits en fonction de l’actualité nationale. Ils parlent du temps plus long dans lequel nous sommes en train de rentrer. On va vers des régimes militaires et des dictatures. Ça fait déjà un moment en fait. On dit : « la séparation des pouvoirs, c’est la base de la démocratie », mais ça fait longtemps qu’elle n’existe plus !

Les lois liberticides et ultra-sécuritaires entraînent des réactions violentes, elles-mêmes sources de violences. Ils disent « état d’urgence » mais bientôt ce sera « régime militaire ».

Dans le disque je parle plus de la politique extérieure de la France. Elle est en guerre depuis des années. Ça provoque de la violence en retour. La violence d’État est équivalente, voire pire, que la violence des kamikazes. Si on compte en destruction et en nombre de morts, la violence d’État est sur le podium.



Cette violence d’État, elle s’est aussi manifestée lors de la mobilisation contre la loi travail. Comment ton message s’insère-t-il dans cette actualité ?

J’ai écrit le disque fin 2015 et il est sorti pendant la mobilisation contre la loi travail. Je parle de paix alors que les gens attendaient plutôt un « La Rage bis », un truc qui soulève les foules. Sauf que je l’ai écrit avec une grille de lecture plus haute. Je vois bien que toutes ces confrontations sont cherchées. Ils tirent profit des violences, des bagarres entre les forces de l’ordre et les militants. Aujourd’hui on a en face de nous une machine de guerre ! La solution n’est pas dans le rapport de force. On va s’essouffler. Plus on sera dans la réaction, plus on se fera bouffer.



Face à cela, la véritable radicalité ne passe-t-elle pas d’abord par un travail sur soi ?

Bien sûr. Il y a un passage du morceau « Une seule humanité » qui dit : « La solution n’est pas dans la révolte/Sublime la sève, le combat ultime/Se jouera au dedans de nos écorces ».

Ce que je veux dire c’est que le vrai combat est intérieur. Tu peux te révolter, aller renverser un Etat, l’histoire nous a montré que ce n’est pas comme ça qu’on règle les choses.

Si on est à l’image du système, on ne change rien. Émancipe-toi, déformate-toi d’abord. Se révolter n’est pas inutile, mais la solution n’est pas au bout de la révolte. Il ne faut pas confondre la révolte et la révolution.

Les zapatistes te parlent de révolution totale, pas seulement de révolution politique et sociale. Si mon bonheur est plus important que celui de mon frère, donne-moi le pouvoir demain, tu verras que je reproduirai les mêmes schémas que les pouvoirs précédents.

Donc sublime la sève au lieu de t’identifier à ton écorce et de croire que tu vas tout niquer par ton écorce. C’est pas parce que je vais aller casser du flic que je vais changer le monde.



Tu ne caresses pas les militants révolutionnaires dans le sens du poil !

Ah oui, c’est subversif de chez subversif ! Après on peut rigoler de mes propositions de dialogue avec les flics dans les commissariats. En attendant, le jour où on aura en face de nous des robots, on se dira : « avec des humains on aurait eu la possibilité de discuter. »

Si demain un flic vient nous rejoindre dans une manif, il y a aura toujours un trou du cul qui va aller le goumer [taper, ndlr] pour son heure de gloire. Mais dans cette histoire-là, mon camarade ne sera pas celui qui va profiter que l’autre soit tout seul pour le défoncer, mais celui qui a eu les couilles de changer de camp.

On est au-delà des drapeaux ou des cases… Ma révolution est humaine. Mes camarades, ils sont humains. Je m’en fous qu’ils soient comptables ou SDF. Qu’ils soient condés ou pas je m’en fous. Je ne défends pas le corps policier pour autant, je n’oublie pas les abus.



Comment mettre en œuvre concrètement cette « révolution humaine » ?

La solution est dans l’auto-organisation et l’autonomie. Si on est dans la réaction sans construire derrière, ça ne sert à rien. Si j’arrive à construire une alternative en accord avec moi-même, j’ai plus de chance d’être sur le chemin du changement qu’en allant caillasser du flic.



Le changement ne peut-il pas venir de représentants élus ?

Comme ont dit « si le vote avait le pouvoir de changer les choses, il serait interdit ». Maintenant, ça ne me coûte rien de mettre mon grain de sel dans une urne s’il le faut. Mais c’est pas ça qui va nous sauver. Si a un moment il y en a un qui est moins pire que les autres, pourquoi pas. Mais il ne faut pas que ce soit l’acte citoyen et voilà.

De toute façon, avec la mondialisation, il n’y a plus de pouvoir national. Même si demain on avait un président qui déchirait tout, il se prendrait une balle directe ou il aurait trop de pression de l’Europe, de l’OMC…



Dans ce contexte globalisé, les alternatives locales te paraissent-elles les plus pertinentes ?

Oui. Du local et de la mise en réseau… Je suis pour des espèces d’histoires de famille qui construisent le mini-monde qui leur ressemble. L’idée c’est de construire des petits villages à l’image de leur collectif, puis de les mettre en réseau. Nos différences, c’est la force de notre humanité. Plutôt créer plein d’entités diverses qu’un monde aseptisé, où tout est identique, où tout le monde est pareil, avec les mêmes goûts, les mêmes rêves, les mêmes appart’, les mêmes voitures.

On peut tous se réaliser et construire un joli monde. Plus ça se fera, plus des mouvements sortiront du système pour construire autre chose, plus le reste de la société verra que c’est possible et plus le système s’affaiblira. Ce sera exponentiel parce que l’homme n’en peut plus du modèle actuel.



« Humain », « humanité », ce sont des mots qui reviennent souvent.

Il est important pour moi de parler de l’humain, d’humanité, peu importent les différences. On s’identifie trop à des petits trucs : notre milieu social, notre origine, etc. Je veux mettre en avant ce qui nous unit tous et ce que nous avons de plus noble : notre humanité. Pour résumer je dirais : une humanité, une planète, un seul destin…

L’EP il n’est pas dans le rejet, ou pour pointer du doigt des gens…

Et puis ces mots je les utilise parce que c’est aux hommes que je m’adresse, pas aux arbres. Les arbres n’ont pas de problème de conscience, ils ne se sont pas oubliés. Les animaux aussi savent qui ils sont. Aujourd’hui, l’humanité n’est même plus humaine.



Malgré cette humanité commune, la société reste cloisonnée, ne serait-ce qu’à l’échelle de la France.

Il y a plusieurs France qui ne se connaissent pas forcément. Ce qui est compliqué, c’est qu’elles ont des jugements les unes contre les autres.

Le jour où les militants de base seront touchés par les injustices qu’il y a depuis toujours dans les quartiers, il y aura peut-être des ouvertures. Les premières injustices ont toujours été dans les quartiers. C’est inimaginable pour un français moyen. Il croit que c’est une caricature : les contrôles au faciès, les abus policiers, toutes les portes que tu te prends dans la gueule que tu veux sortir, quand tu veux trouver du travail…

Si t’es un mec du quartier, tu restes au quartier parce qu’à chaque fois que tu veux sortir tu te prends des portes dans la figure. Et tu ne vas pas t’intéresser aux autres car personne ne s’est jamais intéressé à toi, tout le monde s’en fout.

Alors après c’est compliqué de parler de convergence des luttes. Le mec du quartier il ne va pas aller voir des gens qui vont lutter pour leur pouvoir d’achat… Il se dit : « je ne me sens pas concerné. Et eux, ils sont où quand je subis des abus policiers. » Et quand ça a pété dans les quartiers il y a dix ans, les militants ne sont pas venus. Il n’y a pas eu de convergence non plus.



A Marseille, ces émeutes n’ont pas eu lieu. Pourquoi à ton avis ?

Ici les gens se sentent Marseillais avant leur origine. Marseille c’est un grand village. Tout le monde se connait. Tu ne vas pas aller brûler la voiture de ton poto.

Et puis les Marseillais sont un peuple de l’eau. Les Méditerranéens, c’est comme les Caribéens… Le soleil, la mer, la fumette… Faut pas trop brusquer. Par contre, le jour où ça brusque… C’est difficile à calmer.



Et que penses-tu de l’épisode « Nuit debout » au quartier des Flamands ?

Quand les militants vont dans les quartiers c’est un peu comme quand les blancs vont voir les zapatistes… Il y a toujours ce même truc : « Attends je vais te montrer ». Dans le cas des zapatistes, ça fait 20 ans qu’ils la vivent la lutte. Ça fait 20 ans qu’ils sont autonomes. C’est eux qui vont te montrer. Mais comme ils sont humbles, ils ne vont pas te le dire.

Parfois pour les quartiers c’est pareil. On va voir les indigènes. On va voir les autochtones. « Suivez-moi, j’ai la réponse. » As-tu essayé de comprendre leur vie, leur histoire, le poids qu’ils ont sur les épaules, toute la violence qu’ils peuvent se taper dès l’école ?

Si tu veux que l’autre te comprenne, il faut déjà apprendre à comprendre l’autre.



A Marseille, les clivages sont aussi accentués par la politique de développement de la ville.

Oui, c’est Marseille capitale de la fracture. Tu ne peux pas investir des milliards pour refaire une ville alors que la majorité des habitants est en train de crever.

D’un côté tu as les quartiers qui ont les réseaux pour seule ressource. De l’autre, ils veulent faire un Marseille touristique pour les gens qui ne sont pas de Marseille. Déjà occupe-toi des gens qu’il y a chez toi, donne leur du travail ! Tu fais des bureaux partout et tu y fais venir des gens de l’extérieur. Forme d’abord les Marseillais !

Le pire c’est que pour faire tout ça, on expulse les gens. Regarde ce qui c’est passé rue de la République. Les centaines de gens qu’ils ont viré comme des merdes, des familles entières… On pousse les gens vers le nord, même hors de Marseille.



Nous sommes ici à la Friche de la Belle de Mai. C’est devenu une institution culturelle. La fracture touche-t-elle également ce domaine ?

Oui. Ça a changé la Friche. C’est pas les projets des Marseillais que tu retrouves ici. Je m’en fous, je ne suis pas raciste contre les gens qui ne sont pas de Marseille. C’est juste pour souligner cette démarche qui consiste à faire venir des gens d’ailleurs pour recréer un dynamisme économique et culturel sans prendre en compte les Marseillais de base.



Es-tu engagée dans des collectifs militants à Marseille ?

Pas comme avant. J’ai des amis qui sont vraiment des forces vives d’ici. Je les suis de loin. En fait ils m’ont un peu fatigué les militants. Ça devient compliqué quand tu es artiste. Pour certains je suis une vendue. Leur vision de la lutte me gave. Il y a trop de guerres intestines, d’orgueil, d’égo, de « moi je ». Pas assez de « au service ». Des fois j’ai l’impression qu’ils ne portent pas de causes, d’idéal. C’est juste le regard des gens qu’ils cherchent : « Regarde ! Moi j’ai frappé un flic. Regarde ! Moi je parle pas aux mecs de la mairie. Regarde ! Moi je suis un vrai. Regarde-moi… » Frère ! au bout d’un moment si tu es au service d’une lutte, des fois tu fais des trucs qui te plaisent moins, mais tu sais que c’est important, que c’est efficace, que c’est essentiel pour faire avancer les choses.



Tu suis aussi la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Où en sont-ils ?

On n’est pas optimum au niveau de la ZAD. C’est super que ça existe. Le fonctionnement pas encarté, horizontal, c’est très bien. Mais des fois j’ai envie des les bouger un peu : « aller les gars on fait des vrais actions, on s’organise !  » Des fois ça va me saouler le délire alcool-pétard. Alors que je fume aussi, c’est pas la question. Mais il y a un temps pour tout. C’est mes frangins les zadistes. Je leur dit franchement : « c’est pas encore abouti ».



Les retours au sujet d’« Etat d’urgence » sont nombreux et positifs. La notoriété, la promo, comment gères-tu cela ?

Je n’ai jamais vraiment voulu passer par les étapes incontournables de la promo. Dans le milieu du rap on se disait : « Mais qu’est-ce qu’elle fait la meuf ?! Elle est tarée ! Pourquoi elle sort un disque si elle ne veut pas en vendre ?! »

La question n’est pas de savoir si je veux vendre ou pas. C’est juste que je n’ai pas envie de me vendre. Je me suis toujours dit : «  si les gens sont touchés par ma musique, ils la porteront d’eux-mêmes. Je n’irai pas en radio faire du matraquage pour que l’on aime ma musique. Ou les gens l’aiment, ils la porte et elle sert à quelque chose, ou je fais autre chose de ma vie et tout va très bien.  »

Donc oui, c’est touchant que les gens aient partagé, qu’ils ne m’aient pas oublié malgré les années et les absences. L’état d’esprit de mes chansons, il est présent ailleurs, ça ne vient pas que de moi. C’est aussi pour ça que les gens se reconnaissent dans mes textes.



Tu refuses de passer dans les grands médias ?

Au début, les mass medias m’ont invité. Je n’y suis pas allé. Mais je me suis toujours dit que j’utiliserai cette carte le jour où il y aura un truc qui craint vraiment. Je n’irai jamais parce que j’ai sorti une chanson ou un disque. Je ne serai pas leur alibi démocratique. Car au final, notre état d’esprit n’existe pas dans ces médias. Il n’est pas accepté et on se prend des coups de matraques. Donc je ne vois pas pourquoi j’irais faire semblant d’y avoir notre place.

Je ne suis pas sûre que si je vais dans un mass media, que ma musique se propage plus, ça va forcement changer les choses. Je pense que je fais aussi un travail de terrain et que ça prend du temps. Quand tu mets une graine dans la terre, ça prend du temps avant qu’elle n’éclose. Je crois que mon travail, c’est de planter des graines, pas forcément de récolter les fruits. Ce que je prône, c’est le changement intérieur. Et il ne se fait pas parce que tu as écouté une chanson. C’est un chemin. Ça ne servirait pas à grand-chose que j’aille en haut, ça aseptiserait mon discours, ça lui ferait perdre de sa substance. Une chanson qui passe en boucle à la radio, même si elle a le meilleur fond du monde, elle perd de son sens.



Tu dis avoir l’impression que ton message est parfois mieux reçu à l’étranger. Pourquoi ?

La jeunesse française, c’est la seule qui rêve d’être chef d’entreprise, de faire des sous. Un rêve égoïste. Ailleurs, ils ont de vrais rêves de jeunesse. Si la jeunesse ne rêve pas, qui rêve ?

Regarde les différences entre le 1er mai en France et à l’étranger. Tu vas halluciner. En Scandinavie, en Italie, en Espagne ou en Amérique du Sud, la jeunesse est impliquée. C’est presque le jour de la révolution ! Pour nous, c’est un jour férié.

Ici la jeunesse ne voit pas la différence entre la gauche et la droite. L’assemblée nationale, personne ne sait à quoi ça sert. Il y a une dépolitisation de ouf, même si les choses commencent à bouger.



Dans « Ne t’inquiète pas », tu as des mots acerbes contre la société de consommation.

Oui. C’est une critique ironique du divertissement comme diversion. C’est grave tout ce qu’on vit sur le plan social, humain, politique, écologique… Et nous on est là avec nos gadgets, c’est pathétique. En aillant les yeux rivés sur nos écrans, on ne se rend pas compte de ce qui se passe. Si nos gouvernements emmènent la planète et l’humanité à la casse, on se doit de réagir.

Qui est le plus fou ? Le capitaine qui conduit son bateau au naufrage ou les passagers qui le regardent sans rien faire ?



La défense de la planète est un thème qui t’es cher. Quelle est ton rapport à la nature ?

On est des enfants de la Terre. Je sens mon attachement à la Terre. Je sens qu’elle nous porte et nous nourrit comme notre mère. J’ai une vision plus amérindienne qu’écologiste. L’écologie c’est l’homme qui veut préserver la terre pour lui.



Tu es aussi une enfant du rap, une musique urbaine.

Oui, mais la ville est construite sur la Terre. Si tu regardes bien, il y a toujours une petite plante qui perce le bitume. La Terre elle est là. Elle est plus forte que le béton. Fais un trou, tu vas voir, il y a une forêt qui pousse !

Symboliquement, je trouve ça magnifique les gens qui lancent des graines dans la rue pour faire pousser des plantes dans les interstices du béton. Et il y a mieux. L’exemple du quartier Exarchia à Athènes. Les habitants réclamaient un parc pour les enfants depuis des années. Comme la mairie s’en foutait, ils ont débarqués un jour sur un grand parking avec des marteaux piqueurs, ils ont niqué tout le béton et ils ont fait un super jardin : parc pour enfant, jeux, potagers. Magnifique ! Mais allons plus loin. Sortons tous les marteaux piqueurs !



Il y a de l’enthousiasme dans ton discours. De la légèreté même. C’est indispensable dans le contexte pesant que tu dépeins ?

Oui. Respire ! Contre tous ces trucs pesants qui nous tirent vers le bas, toute cette haine… Fais de la place dans ton cœur pour qu’il y ait de belles choses qui rentrent. Et qui en sortent aussi. Notre époque est lourde. Les gens sont abattus par peur, la pression…

Enlève tes fardeaux et redeviens l’enfant que tu étais. Vois le monde émerveillé. Ne te laisse pas bouffer par le système. Redeviens léger. Mais pas au sens de « va faire de la télé réalité ». Réalise toi, ne te télé-réalise pas !



Tu es optimiste en tout cas !

On a pas le choix. Sinon donne-moi un flingue, je me tire une balle maintenant. J’essaye d’être optimisme et de le mettre en avant. Même si des fois je peux être contradictoire. Je peux me lever un matin avec l’envie de niquer tout le monde, parce que les hommes me foutent trop la haine. Mais ce n’est pas ça que j’ai envie de nourrir, ni en moi, ni pour les autres, ni dans ma musique. Je fais un effort d’optimisme.



Quels sont tes projets ?

Au départ je voulais faire plus de morceaux sur « Etat d’urgence », faire quelque chose de plus participatif. Mais par rapport à mon projet de base, la maison de disques m’a un peu gavé. C’est nul de dire ça mais bon… Après c’est très bien qu’elle ait accepté de faire un EP à prix libre. Si tu n’avais que des disques à prix libre, tu n’aurais plus de maison de disques.

Dans ma tête je suis sur ma prochaine mixtape, « L’Esquisse 3 ». Ensuite il y aura l’album.



Et la scène ?

J’attends d’avoir fini l’album pour remonter sur scène. Les quelques dates qui ont été annulées il y a trois ans (Lilles, Rouen, Tarbes, Béziers, Perpignan) seront les villes prioritaires pour les prochains concerts. Je n’ai pas zappé les gens.



Propos recueillis par Michel Gairaud et mis en forme par Clément Champiat

@-Leravi - http://www.leravi.org