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“ Et si on arrêtait avec ces méthodes archaïques ? ”

le 3/06/2005

Pour expliquer certaines décisions qui leur paraissent suspectes, les esprits les plus cultivés sont prompts à invoquer le clientélisme méditerranéen. Mais que se passe-t-il réellement dans l’ombre ? Pour satisfaire votre curiosité, évidemment citoyenne, et non pas malsaine, notre reporter passe-muraille et télépathe a pénétré jusqu’au cœur du pouvoir. Ce que vous allez lire est un document rare et inédit : le récit minutieux de l’attribution de services et autres bonnes faveurs par des élus. Toute ressemblance avec des faits réels ne serait pas tout à fait fortuite...


Scène 1 : notre reporter est dissimulé dans le lustre de la salle de réunion de la mairie. En dessous de lui, il peut apercevoir le maire M. Lélu. A sa droite, M. Iznogoudheu, l’ambitieux numéro 2 du parti, et autour de la table, différents élus de la majorité municipale.

Lélu : Zou, on y va. Alors qu’est-ce qu’on a à donner aujourd’hui ?

Iznogoudheu : 55 logements sociaux, 18 emplois à la mairie.

Lélu : C’est tout ! ? ! Mais on a au moins 1000 demandes, et encore, je compte que celles de nos sympathisants. Fatche de, c’est vraiment la misère... Bon, allons y...

Iznogoudheu : Pour le poste de secrétaire à la mairie, le syndicat veut absolument enquiller Mme Ocatarinetabellatchitchix. Ça fait déjà trois ans qu’on lui a promis... Y disent que sinon nos relations avec nos amis corses pourraient en souffrir (il soupire).

Lélu : Mais on a déjà fait passer la cousine de Figatellix la dernière fois, pour la même raison !

Iznogoudheu (gêné)  : C’est-à-dire que... je me suis déjà un peu engagé... rapport aux élections cantonales, ils nous ont quand même filé un bon coup de main...

Lélu : Bon, j’espère qu’au moinsss elle sait se servir d’un ordinateur celle-là !


Après une heure de discussion de marchand de tapis, arrive la question des logements.

Lélu : Ces pauvres gens, à 12 dans trois pièces, c’est tout de même pas humain ça. On peut pas leur donner quelque chose ? (Il se tourne vers Iznogoudheu)

Iznogoudheu : Il nous reste un F5 dans une cité.

Lélu : Ah voilà, et faites-le savoir que nous logeons des pauvres, j’espère qu’au moinsss ils vont voter pour nous ces gens. Dire qu’on les connaît même pas et qu’on leur donne à se loger ! Si avec ça, on ose nous accuser de clientélisme ! (Silence, puis Lélu explose de rire, suivi aussitôt d’un éclat de rire général.) Bon, ensuite ? Iznogoudheu : Ben, y a un appartement dans les logements en bord de mer. Vous savez, le bel immeuble avec les grands appartements. C’est d’ailleurs là que sont logés plusieurs de nos collègues. Le problème c’est que c’est très, très, demandé.

Lélu : Et on a déjà promis quelque chose à quelqu’un ?

Iznogoudheu : Euh, vous l’avez déjà promis à trois personnes...

Lélu : Pour de bon ? Mais à qui ?

Iznogoudheu : Il y a votre secrétaire... comment dirais-je... personnelle... (il rougit) celle qui vous aide pour vos documents le soir et pendant vos déplacements (il transpire)...

Lélu : Ah, Janine, la spécialiste des gros dossiers (clin d’œil à Iznogoudheu)... une rude travailleuse celle-là (il explose d’un rire gras). Donnez-le lui donc son appart, elle l’a bien mérité.

Iznogoudheu : Oui, mais voilà, avec la parité, elle est élue au conseil municipal maintenant. C’est d’ailleurs vous-même qui avez insisté pour qu’on la mette sur la liste... On peut pas loger nos propres élus, c’est un peu trop quand même.

Lélu : Janine, élue ? Ah, oui c’est vrai, ça me revient maintenant. Bon, et bien, tant pis pour elle, je lui donnerai une délégation supplémentaire comme ça elle pourra s’offrir un bon petit complément de salaire. A qui d’autre on a promis ?

Iznogoudheu : Il y a Roger, votre fidèle chauffeur...

Lélu : Ah non, pas Roger. Cette estrasse s’est encore fait arrêter à 230 km/h avec la voiture de la mairie. J’en ai plein le dos de m’estransiner à lui faire sauter ses PV pendant que môssieur va draguer avec la voiture de service ! Qui y reste ?

Iznogoudheu : Le directeur du théâtre “ Ces poètes qu’on assassine ”. Il fait souvent des déclarations de fada sur la politique, mais au fond, il est fidèle et en privé, il est très sympa...

Lélu : L’anarchiste chevelu ? C’est vrai qu’y fait de mal à personne et depuis le temps qu’y réclame. Allez, zou adjugé vendu.


Scène 2 : un bar de nuit sur le port. Notre reporter s’est transformé en seau à champagne. Il est ainsi au frais et à l’écoute.

Lélu (à Iznogoudheu)  : Dis-moi, toi, franchement tu l’as lu le plan d’urbanisme ?

Iznogoudheu (passablement éméché)  : Le plein d’Urbain VI ?

Lélu : Quel couillon ! Le plan d’urbanisme ! Ca te dit quelque chose ?

Iznogoudheu (passablement éméché)  : Ah ouais, l’énorme dossier... Pas eu le temps. C’est comme la Constitution européenne, pas le temps. Tu vois, quand on passe la moitié de la semaine à la permanence et l’autre moitié à siéger pour aller chercher de quoi distribuer...

Lélu (soupir rêveur)  : Moi c’est pareil. Ah, tu te souviens quand on était jeunes et qu’on discutait jusqu’au petit matin de politique... on lisait même des livres à l’époque ! C’est la faute au clientélisme ! A force de rendre service, on sait plus faire que ça. Et quand même, il faut le dire, le clientélisme, ça fait caguer. Tout ces gens qui viennent te pleurer dans les jupes pour avoir une faveur... si on la leur donne pas, en plus y rouspillent.

Iznogoudheu : Ouais, même que des fois j’ai envie de tout plaquer... je pourrais monter une association, on aurait des débats, on aurait plein d’idées... et on pourrait casser les couilles aux élus...

Lélu (il recommande une bouteille de champagne)  : Ah, ah, on ferait un forum social méditerranéen avec des artistes, des pécheurs de thon, des santonniers et des chômeurs injustement licenciés par une multinationale. (Il remplit les verres.)

Iznogoudheu (les yeux brillants)  : Tout ça ensemble avec un concert de... comment ça s’appelle... de Raie gay ! Génial, ça serait le bordel, on dirait du mal des patrons et de la mondialisation... (son portable sonne, il décroche)

Lélu (les bras levés)  : On ferait une manifestation monstre et on dénoncerait les violences policières. On aurait notre photo dans CQFD et dans le Ravi !

Iznogoudheu (au téléphone)  : Quoi ! 10 000 colis ! ! ! Les salauds, vont nous piquer la mairie si y continuent comme ça. (Il se tourne vers l’élu qui chante l’internationale debout sur la table) Oh, oh, redescend sur terre, Lopozan vient de commander 10 000 colis, il va inonder le centre ville à trois semaines des élections !

Lélu (furieux)  : Putain, les salauds ! On va leur sortir l’artillerie lourde ! Je vais le pulvériser Lopozan ! ! ! Distribuez 20 000 colis municipaux... et vous me faites une grosse fête folklorique avec les gosses qui défilent. Ah, mais ! Ils m’ont pris pour un débutant.

Presu’entièrement imaginé par Guillaume Hollard

@-Leravi - http://www.leravi.org