Contact

Abo, dons, adhésions

Et si Sarko perdait la primaire en Sarkozy ?

L’ancien président ne fait même plus l’unanimité chez la droite en Paca
le 18/11/2016

L’article qui prouve qu’une enquête de la presse régionale pas pareille (rédigé fin septembre 2016) vaut bien mieux que la poudre aux yeux des sondeurs : "Malmené dans les sondages, poursuivi par les affaires, Nicolas Sarkozy est en difficulté dans la primaire de la droite et du centre. Même en « sarkozie », malgré des soutiens comme ceux d’Estrosi, Ciotti et Gaudin, l’ancien président de la République n’est pas sûr de faire le plein de voix."

« On gagne les élections dans ses meilleurs bureaux de votes. » Fin septembre, Nicolas Sarkozy a mis en application la principale règle électorale de Bruno Gilles, président de la fédération LR des Bouches-du-Rhône et spécialiste de la cuisine politique marseillaise. Afin d’empêcher Alain Juppé de venir trop « tapiner » sur ses terres, selon le mot du sénateur-maire des 4e et 5e arrondissements de Marseille, l’ancien président a annoncé un meeting marseillais le 27 octobre. Le soir choisi de longue date par Alain Juppé pour son passage dans la seconde ville de France (1).

Avec les Hauts de France et l’Île de France, Paca est en effet un des fiefs de la droite en général et de Nicolas Sarkozy en particulier. Une chasse qu’il lui faut garder s’il veut être élu candidat de la droite et du centre pour la présidentielle de 2017. A celles de 2007 et 2012, il y a fait des scores supérieurs de 10 points à ses résultats nationaux, avec des pics à + 15% dans les Alpes Maritimes et le Var. « Pour l’aile droite des Républicains, c’est une réserve de voix », reconnaît Julien Aubert, député d’Apt et président des LR du Vaucluse.

Autre signe de l’importance de la région pour Sarko, il y a puisé son porte parole, Eric Ciotti, un Niçois très décomplexé, député et président du conseil départemental des Alpes Maritimes. « C’est un marqueur très à droite, qui cumule des ressources pour un candidat », note Stéphanie Dechézelles, enseignante-chercheuse à Sciences Po Aix, spécialiste de la droite et de l’extrême droite. La pioche semble bonne. « Des gens qui sont passés au front national viennent aux réunions », poursuit le Vauclusien, qui a opté pour la neutralité après le forfait de son poulain, Henri Guaino, l’ancienne plume de Sarkozy.

Révolution en « Sarkozie »

Pourtant, cette année, Paca ne semble pas décidée à se donner si facilement à l’ancien président de la République. En stagnation dans les sondages, empêtré dans les affaires du financement de ses précédentes campagnes, dézingué par son ancienne éminence grise, voire noire, l’extrême droitier Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy n’est en effet plus aussi souverain sur ses terres du sud-est. Pour preuve, il est loin d’avoir fait le plein de parrainages chez les parlementaires de la région. A l’exception des Alpes Maritimes de son ami Estrosi, où il fait presque carton plein et rallie la fédération LR, les députés et sénateurs de Paca ont éparpillé leur soutien. Pire, Hubert Falco, sénateur-maire de Toulon et patron des LR 83, a lui aussi décidé d’opter pour la neutralité.

Même à Marseille, malgré le patronage de Jean-Claude Gaudin, de Martine Vassal, la présidente du Département, et l’appui de la fédération, Julien Aubert estime que « le vote sera partagé ». « Contrairement au "06" où les militants sont âgés et bourgeois, dans les Bouches-du-Rhône ils sont plus jeunes, donc pas forcément sarkozystes », analyse la politologue Stéphanie Dechézelles. Taquine, elle estime également que la primaire « casse l’image » de l’ancien président : « Qu’il fasse des meetings dans des salles polyvalentes, après la débauche d’argent de 2012, fait beaucoup rire dans le milieu politique ! »

Surtout, les militants et sympathisants de droite, y compris de la région, semblent privilégier un choix stratégique plus qu’idéologique. « L’enjeu, c’est la présidentielle, la succession de François Hollande, pas la primaire », rappelle Christian Kert, député « juppéiste » d’Aix-en-Provence. C’est aussi ce qu’explique Jean-Pierre Giran, député-maire de Hyères et porte-parole de l’ancien premier ministre dans le Var, jeudi 26 septembre à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, lors d’une réunion du comité de soutien AJ local. Extraits : « Pour battre la gauche et le FN, il ne faut pas qu’il y ait de division entre la droite et le centre au premier tour » ; « Nicolas Sarkozy n’est pas certain de se qualifier pour le second tour parce que les gens du centre et du centre gauche auront peut-être des difficultés à voter pour lui »  ; « avec Alain Juppé, on a la possibilité de rassembler tous les champs, on se met dans la configuration de Jacques Chirac [à la présidentielle de] 2002. » Face à Jean-Marie Le Pen, l’ancien président l’avait emporté avec plus de 80 % des voix au second tour.

Des arguments qui touchent. Arrivé en compagnie de sa compagne et de ses doutes, Antoine, un sarkozyste encore sous le charme, repart avec un dépliant à la gloire de Juppé. « J’ai voté Sarko en 2007 et 2012, mais Juppé est mieux placé que lui par rapport au FN », tranche « sans doute aucun » mais avec le souvenir des dernières régionales Christian, un investisseur dans l’immobilier touristique.

Dérapages et pugilats

Devant la quarantaine d’élus, de chefs d’entreprises et de curieux présents, Jean-Pierre Giran prend aussi le temps de bien « distinguer les projets des deux candidats en lice ». En insistant particulièrement sur le volet identitaire, « la vraie différence programmatique entre Sarkozy et Juppé », estime Rémi Lefebvre professeur de sciences politiques à l’université Lille 2 (2), qui juge leurs propositions économiques et sociales particulièrement « homogènes dans leur ultralibéralisme ». L’Hyérois est d’habitude plus mesuré : afin de différencier « l’identité heureuse » de Juppé de « l’identité gauloise » de Sarkozy, il compare ce dernier à… Hitler ! « L’identité gauloise, c’est la mise en place du droit du sang. On ne peut pas dire "ein volk, ein reich, ein führer", c’est aimer la France qui rend Français », tacle le parlementaire.

« Il y a toujours deux inconnues dans une primaire, la participation et les possibles dérapages », rappelle en écho et en connaisseur Jean-David Ciot, premier fédéral du PS 13, qui a vécu celle, réussie, des présidentielles de 2012 et l’enfer des municipales marseillaises de 2014. « Pour l’instant, il n’y a pas eu de pugilat », se félicitait début septembre le Marseillais Bruno Gilles. Tout en reconnaissant que « ça [allait] être dur pour Sarko de la fermer ».

Aussi dur certainement que d’atteindre son objectif, limiter la base électorale aux seuls « Républicains de souche », pour reprendre l’expression de Dominique Tian, député des 7e et 8e arrondissements, et directeur régional de la campagne de Bruno Lemaire. Y compris en Paca, les centristes commencent en effet à se mobiliser, notamment du côté du Modem, dont le président, François Bayrou, appuie très officiellement Alain Juppé. « 80 % des militants sont sur la ligne Bayrou, assure Childéric Müller, président du MoDem 13. L’engagement est individuel, mais les adhérents sont encouragés à participer. Une dizaine de comités de soutien Alain Juppé du département ont ainsi été constitués par des cadres MoDem. » Visiblement, Juppé s’est trouvé des michetons pour « tapiner » à sa place dans la région…

Jean-François Poupelin

1. Finalement, Alain Juppé a fait le choix d’organiser son meeting, le 27 novembre, à La Garde, près de Toulon, à l’invitation du sénateur maire LR Hubert Falco qui s’est rallié à sa candidature (cf reportage le Ravi n°145, novembre 2016 ».

2. Rémi Lefebvre publie en octobre aux Presses Universitaires de Rennes Primaires ouvertes en France, un ouvrage qu’il a codirigé avec Eric Treille.

Enquête publiée dans le Ravi n°144, daté d’octobre 2016

@-Leravi - http://www.leravi.org