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Bienvenue en Touristland !

le 6/07/2005

Provence-Alpes-Côte d’Azur est l’une des régions les plus touristiques du monde. En été, on frôle même la saturation. La baisse de la fréquentation, qui demeure sur des seuils très élevés, conduit politiques et professionnels à s’interroger... Au point de se remettre en cause ?

Champions du monde ! Quelle est la première destination touristique sur la planète terre ? La France ! Et quelle région de l’Hexagone se hisse en tête des fréquentations ? Paca ! Avec 12 % de parts de marché en nuitées, la région devance, respectivement, Rhône-Alpes, l’Ile-de-France et le Languedoc-Roussillon [1]. Vers le 15 août, 2,7 millions de touristes seront présents en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Bienvenue en Touristland ! Pourtant, parmi les professionnels et élus spécialistes es tourisme, l’heure n’est pas au triomphalisme mais plutôt à la modestie voire à l’inquiétude. « Nous sommes dans un contexte de guerre déclarée », déclare Jean-Pierre Serra. L’auteur de cette sombre déclaration n’est pas général de l’armée de terre mais président de la fédération nationale des comités départementaux du tourisme (FNCDT), président du CDT du Var et vice-président (divers droite) du Conseil général du Var chargé... du tourisme. Bref, l’homme de la situation. « Le terme de guerre ne me plait pas mais il rend bien compte d’une concurrence économique dans le secteur de plus en plus exacerbée », souligne-t-il. Car attention ! Des chiffres peuvent toujours cacher d’autres chiffres... Depuis 2001, la fréquentation en Paca a baissé de 8 %. Là où, par exemple, dans les Bouches-du-Rhône on comptabilisait 47 millions de nuitées en 1999, on n’en dénombrait « plus que » 44 millions en 2004. Bien sûr, une série d’éléments « conjoncturels » explique cette évolution : les attentats du 11 septembre en 2001, la canicule et le conflit des intermittents avec l’annulation des festivals en 2003, de fréquents mauvais enneigements en hiver... « Cela n’explique pas tout, reconnaît Jean-Pierre Serra. Nous nous sommes sans doute un peu endormis sur nos lauriers. » Ceux qui cherchent le soleil trouvent maintenant à Saint Domingue, en Tunisie, au Maroc ou en Croatie, par exemple, des tarifs compétitifs et l’attraction de la nouveauté. Mais même le tourisme franco-français s’est profondément modifié. « Le comportement des clients a complètement évolué, constate Isabelle Brémond, directrice du Comité départemental du tourisme des Bouches-du-Rhône. Les gens se décident au dernier moment, partent plus souvent mais moins longtemps et changent plus fréquemment de destination. » Ce que résume à sa façon Jean-Pierre Serra : « le temps où tout le monde préparait en avril son séjours en août de 3 semaines au cabanon est totalement révolu. »

« Moi aussi, j’écrivais "touristes go home" sur les murs quand j’étais jeune. Aujourd’hui ceux qui affirmaient cela sont les mêmes qui peuvent rester au pays grâce au tourisme. »

Jean-Pierre Serra, président de la fédération des comités départementaux du Tourisme.

L’affaire ne se résume pas à une querelle des anciens et des modernes, ou à un débat entre inconditionnels du bateau gonflable et farouches partisans du « sac à dos/pataugas ». Il est aussi question de gros sous et d’emplois. La part du tourisme dans le PIB régional pèse 11,4 %, le double de la moyenne nationale. Avec de fortes fluctuations : cette part s’élève dans les Hautes Alpes à près de 80 % du PIB. La consommation touristique est estimée à 10 milliards d’euros (au sens strict : transport, restauration, logement...).

L’emploi touristique, en 2004, s’élèverait à 86 000 salariés, soit 12 % des emplois de la région. Des postes, il est vrai, souvent saisonniers et précaires. « Même si je préside aujourd’hui le Comité régional du tourisme (Crt), je ne pense pas que Paca ait vocation à devenir le bronze cul de l’Europe, en référence à l’expression que nous utilisions lors des luttes pour sauver le chantier naval de la Ciotat », souligne Jean-Marc Coppola. Le Conseil régional, dont il est par ailleurs vice-président et leader du groupe communiste, élabore actuellement son futur « schéma de développement touristique » pour les années 2006-2010. « Je rejette tout ce qui pourrait aller dans le sens d’une mono industrie touristique, poursuit Jean-Marc Coppola. Mais quand on pense aux batailles en 1936 pour le droit aux vacances, nous ne pouvons pas vivre le tourisme comme une contrainte. La baisse de la fréquentation permet de poser de bonnes questions : va-t-on développer un tourisme de luxe dans le seul soucis des retombées financières ou, au contraire, des pratiques ouvertes au plus grand nombre ? Je plaide pour la seconde option. »

D’autres n’expriment pas les mêmes réticences. Jean-Claude Gaudin et ses équipes oeuvrent depuis des années à faire de Marseille une destination prisée. « Nous avons gagné la bataille de l’image. Maintenant les tour operators inscrivent Marseille dans leur programme », se réjouit Dominique Vlasto, adjointe chargée du tourisme. Dans la hiérarchie municipale, sa délégation est très symboliquement placée au deuxième rang, avant l’urbanisme, les finances, les affaires sociales, l’environnement, l’éducation, la culture... Grand chantier à l’heure actuelle : la construction de plusieurs hôtels 4 étoiles... « Il fallait rééquilibrer l’offre en matière de haut de gamme, souligne l’adjointe. Opposer industrie et tourisme n’a vraiment plus de sens. » Le dernier camping municipal a, quant à lui, fermé depuis longtemps. « Un tel équipement n’est pas utile, affirme Dominique Vlasto. Quand on va à Paris où à Lyon, on ne campe pas... » Reste qu’en dépit de l’enthousiasme de la plupart des maires de la région dès qu’il s’agit d’évoquer leurs « amis les touristes », l’accueil des provençaux ne brille pas toujours par sa qualité.

Effet de saturation, réaction de rejet de « l’étranger » ou du « parisien » teintée de xénophobie, les touristes ne sont pas toujours les bienvenus. « On m’a même suggéré de créer des emplois de médiateurs pour régler les conflits entre la population et les touristes, s’étonne Jean-Marc Coppola. C’est absurde ! Le tourisme ne doit plus être vécu comme une contrainte. » Elus et professionnels affirment qu’il existe des alternatives au « bronzer idiot » : la possibilité de favoriser des pratiques diversifiées - tourisme vert, culturel - respectueuses des territoires, de l’environnement, et créatrices d’emplois de qualité tout au long de l’année. « Moi aussi, j’écrivais "touristes go home" sur les murs quand j’étais jeune, confit Jean-Pierre Serra. Aujourd’hui, ceux qui affirmaient cela sont les mêmes qui peuvent rester au pays grâce au tourisme. Des territoires entiers se sont dépeuplés à cause des modèles économiques classiques. Le tourisme, conjugué à d’autres activités, comme la viticulture, permet de les maintenir en vie. »

Quelques grands thèmes, au-delà des barrières politiques classiques, fédèrent dans la région les acteurs politiques et économiques : l’idée que trop de tourisme tue le tourisme ; qu’il est nécessaire de « redéployer » les flux dans le temps et dans l’espace pour désengorger les étés ; qu’il faut combattre les abus de certains commerçants en veillant à un équilibre permanent entre la qualité et le prix des « prestations »... « A terme, il faudra totalement cesser de parler de saison touristique, explique Isabelle Brémond. Dans les Bouches-du-Rhône, comme en Paca, notre objectif n’est vraiment plus de développer les flux mais de les maîtriser harmonieusement durant toute l’année. » Reste une grosse difficulté à surmonter pour réguler le secteur : la multiplication des niveaux administratifs en charge du tourisme. Actuellement, les offices du tourisme et syndicats d’initiatives, les comités départementaux du tourisme, les chambres de commerce, le comité régional du tourisme (CRT), ne coordonnent pas autant leurs actions qu’il serait nécessaire.

Sur ce dernier registre, Paca, jamais en reste d’une innovation, s’offre même une spécificité nationale : la Région est la seule à compter deux organismes revendiquant le statut de « Comité régional du tourisme ». Le CRT « officiel » réunissant les Alpes-de-Haute-Provence, les Bouches-du-Rhône, les Hautes-Alpes et le Vaucluse. Et un « Comité "régional" du tourisme Riviera Côte d’Azur » pour les seules Alpes-Maritimes. Un héritage légué par Jacques Médecin qui avait menacé de créer un organisme dissident en Italie si on ne l’autorisait pas à créer « son » propre CRT...

Ce dont se moquent probablement, comme de la crème à bronzer qu’ils ne s’achèteront pas, les nombreux « non partants ». Car en Paca, de la même façon que dans le reste de la France, 25 % des habitants ne prennent toujours pas, durant toute l’année, un seul jour de vacances...

Michel Gairaud

@-Leravi - http://www.leravi.org