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Le règne musclé de « Jean-Pol Pot » à l’IRD

Conditions de travail alarmantes à l’institut de recherche sur le développement
le 7/12/2016

L’institut de recherche sur le développement ne digère ni son déménagement à Marseille, ni l’arrivée de son nouveau PDG, Jean-Paul Moatti. Un rapport d’expertise dresse un bilan très sombre des conditions de travail à l’IRD. « Malveillant », balaye le directeur, rebaptisé en interne « Jean-Pol Pot ». Une enquête de Marsactu.

Ahh… Le monde ouaté de la recherche ! Ces couloirs blancs où grésille la matière grise en ébullition ! À l’Institut de recherche pour le développement, l’IRD de son petit nom, cela serait plutôt crises de larmes, noms d’oiseaux et risques psycho-sociaux.

Mais plantons d’abord le décor. L’IRD est un des fleurons de la recherche française pour la coopération et le développement. Partout dans le monde, des « irdiens » du Sud et du Nord travaillent ensemble pour faire progresser la science. Or, en 2008, l’IRD a déménagé son siège à Marseille. Une délocalisation très mal vécue en interne qui a obligé la direction à renouveler 80 % du personnel, rétif à quitter Paris. Depuis, l’ambiance y est plombée. Une charge accentuée par l’arrivée d’un nouveau patron en 2015, Jean-Paul Moatti.

Chercheur lui-même, le PDG a entrepris une vaste réorganisation, lancé un audit, embauché les auditeurs et renouvelé la quasi-totalité des directeurs. Cette réforme à marche forcée, avec mise au placard pour les uns et promotions pour d’autres, a achevé de pourrir l’ambiance. Décrit comme colérique et méprisant, Jean-Paul Moatti est surnommé Jean-Pol Pot dans les couloirs.

Burn-outs et dépressions

En décembre, le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) a mandaté un cabinet externe, Catéis, pour évaluer les conditions de travail. L’étude a été menée, par questionnaires, entretiens collectifs et individuels au printemps. Le rapport final remis à la rentrée. Ses conclusions sont sévères : « burn-outs, dépressions, troubles anxio-dépressifs, troubles du sommeil, débordements émotionnels récurrents (pleurs, colère, etc.), conflits interindividuels, clivages entre les services… » Ces symptômes concernent principalement le siège marseillais où travaillent de nombreux contractuels. Ils ont été confirmés à Catéis «  par plusieurs acteurs de la prévention ». Bref, ce que le rapport met à jour ne serait que la partie émergée d’un iceberg d’angoisse.

Les « verbatim » des entretiens décrivent une véritable violence : « J’ai subi des pressions psychiques », « On nous crie dessus », «  Des menaces ont été faites pour que les collègues se taisent », « Ma dénonciation de la situation m’a conduit à une triple peine : « arrêt maladie, primes amputées et blocage de mon avancement d’échelon », peut-on lire au fil des pages.

Entrave à l’audit

En conclusion, le cabinet liste une longue série de préconisations pour faire évoluer le système de prévention et mieux associer les agents à la réorganisation en cours.

Présenté au comité d’hygiène, sécurité et conditions de travail, le 26 septembre dernier, le rapport n’a pas reçu un accueil très favorable de la direction. C’est un euphémisme. En lieu et place du directeur général délégué, Jean-Marc Châtaigner, c’est Jean-Paul Moatti lui-même qui se présente. Il dézingue dans les grandes lignes le rapport Catéis et annonce un plan de prévention des risques psycho-sociaux sans retenir les conclusions du rapport.

Dans la foulée, le PDG publie une longue mise au point sur l’intranet de l’IRD. « Les analyses du Cabinet sont constamment anxiogènes et semblent souvent "à charge" vis-à-vis de l’actuelle gouvernance », écrit-il. Il s’appuie sur le plan de résorption des emplois précaires qu’il a mis en place avec l’accord des organisations syndicales et qui mettra fin, selon lui, à une bonne part des angoisses. Surtout, il fustige la méthode scientifique mise en œuvre par le cabinet avec l’envoi d’un questionnaire qui n’a reçu que 48 % de réponses de la population-cible. Quant aux entretiens collectifs, ils n’ont accueilli que sept personnes sur les 36 ciblées. Effectivement, cela fait peu.

Mais le PDG oublie de dire que la méthode choisie était inscrite noir sur blanc dans le cahier des charges du marché à procédure adapté que l’IRD a publié pour recruter Catéis. « Cette décision a eu pour conséquence d’imposer des contraintes budgétaires et de délai, contraignant le choix méthodologique », écrit Catéis dans son rapport. Bref, une entrave en bonne et due forme à la bonne marche de l’audit. La direction refuse de commenter et renvoie aux messages publiés orbi et urbi par le patron d’un institut coincé dans sa bulle… papale.

Benoit Gilles (Marsactu)





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